Paul Birken n’est pas un Américain tout à fait comme les autres. Bien qu’ayant, comme beaucoup de ses voisins, un job à temps plein et une vie familiale bien remplie, il occupe ses nuits à toute sorte d’explorations sonores et rythmiques, dans son studio, chez lui, et ce depuis plus de 20 ans. Hypnotisé par ses nombreuses machines,  ce sont souvent les premiers rayons du soleil qui viennent lui rappeler qu’il est temps de partir au bureau. Mais qu’on ne s’y trompe pas, cette manière de vivre la musique au quotidien n’est absolument pas subie, bien au contraire. Voici ce qu’il nous a confié à ce propos, ce qui permet d’amorcer par ce biais, le portrait de cet artiste épatant :

« J’ai un super job au quotidien dans le secteur des services informatiques. Cela me permet de préserver mon désir de créativité lorsque je vais en studio, d’être libre musicalement et de ne pas dépendre d’éventuels retours financiers concernant mes créations et mes expérimentations. La façon dont je pense ma musique et celle dont je pense les affaires ne me permettraient pas d’en vivre, je n’ai donc jamais poursuivi dans cette voie. Je ne voudrais pas être privé de quoi que ce soit, notamment du fait d’être toujours disponible pour ma famille. Les quelques dates que je fais chaque année me suffisent, elles me permettent de sortir les machines et de me produire en live sur des supers systèmes son. J’ai de la chance que les gens apprécient ce que je fais, mais même si je n’avais aucune demande de remix ou d’Eps, je serais malgré tout enfermé dans mon studio rien que pour mon plaisir personnel. Mes expérimentations de savant fou suffisent à mon esprit pour qu’il ne cesse de pétiller et de chanter« 

L’imitation du cri du chat à l’aide d’un vieil élastique n’est pas ‘l’expérience scientifique’ à laquelle on pense en premier. On est très loin des exercices électroniques  complexes que l’on peut trouver en plus sur sa chaîne YouTube (expérimentations modulaires, synthèses des sons, effets et bidouilles machiniques en tout genre). Néanmoins cette vidéo, dans sa spontanéité, nous permet d’entrevoir la folie et le génie de Paul Birken, en plus de ce goût certain pour les expérimentations.

Cette curiosité singulière s’exprime dès son plus jeune âge dans les faubourgs  de Minneapolis (ville dans laquelle il habite encore aujourd’hui), par la pratique du skateboard, mais aussi très vite par un intérêt croissant pour la musique. Comme beaucoup de gens de sa génération, il est beaucoup plus influencé par la pop très synthé des années 80 plutôt que par les guitares électriques. Il passera de nombreuses heures sur l’orgue de ses parents, jusqu’à donner des migraines à sa mère en rejouant par exemple en boucle la scène de rencontre avec les aliens, du film Rencontre du 3e type de Steven Spielberg.

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De fil en aiguille, Paul va développer son intérêt et ses compétences  pour la production. Gamin, il fait une rencontre décisive avec le Commodore 64 à l’école, qui lui permet de créer ses propres séquences et même ses propres sons. Une fois le pied à l’étrier, les choses vont vite. Adolescent, il se lance dans la musique industrielle, façonne aussi des jingles pour des skateshops et acquiert progressivement boite à rythmes, sampler et synthétiseur. Vient ensuite  le temps des études supérieures, des petits boulots dans les fast-foods et surtout des premières raves…

paul birken young

La puissance de la techno et la diversité des sonorités ont époustouflé le jeune Paul Birken, qui se lance alors corps et âme dans cette direction. Sa personnalité, son parcours et sa passion pour les machines sculptent son identité musicale. Une signature unique qui fait de lui un des plus grands producteurs underground des États-Unis, et qui force le respect des plus grands. En 1995, le promoteur/producteur/DJ le plus actif de Minneapolis ne s’y trompe pas, le célèbre Woody McBride repère Paul Birken et le signe sur Communique Records.

C’est le début d’une longue et cohérente discographie guidée avant tout par la passion et la volonté de faire danser. Sa musique est taillée pour les dance floors, du 4/4 majoritairement, mais du 4/4 expérimental et avant-gardiste. Paul Birken est souvent rangé dans la catégorie de la wonky techno, une techno dure, mélodique et saturée. C’est en fait beaucoup plus complexe et singulier, c’est en même temps percutant, mais groovy, obscur, mais funky. Lui préfère refuser toute étiquette et considère qu’il fait de la musique libre.

« Le groove des machines et l’aspect brut de mes productions résultent du fait que j’essaie de travailler vite, dans le but de capturer l’idée avant qu’elle ne disparaisse. Dans ma tête c’est du skateboard sonore, j’interagis avec l’environnement, j’utilise une variété de terrains pour mieux m’exprimer. »

L’aspect le plus important du processus créatif de Paul Birken réside dans le fait qu’il a toujours conçu sa musique comme il prépare un live. Il n’a jamais été DJ et s’exprime donc uniquement à travers ses machines. Cette caractéristique assez rare renforce sa spontanéité et la singularité de son travail. On est dans la pure lignée des grands producteurs de musiques électroniques qui font du dialogue avec leurs machines une véritable discipline. Sa distance avec le djing l’épargne aussi du poids des influences et des divagations des modes et des genres.

Lorsqu’ils décrit ses sessions studios :

« Ces derniers temps, mon processus de création pour élaborer un morceau se divise en différentes étapes. Certaines sessions, je me concentre uniquement sur le sound design. Je fais juste défiler les sons des modulaires ou d’autres machines. Parfois, je n’enregistre que des rythmiques. Cela se traduit par de longues chaines d’éléments brutes mis bout à bout, qui peuvent aller de 15 à 60 minutes. Cela peut vraiment être n’importe quoi car je n’essaye absolument pas de construire un track à ce moment-là. C’est libre de toute contrainte, l’identité d’un morceau n’est pas encore définie.

Certaines nuits, je sélectionne les textures audio qui me semblent être les plus intéressantes et les plus solides. Je les segmente, les exporte et jette le reste. Bien des nuits, je ne trouve rien d’intéressant à l’écoute donc ça part juste à la poubelle et je repars d’une page blanche le jour suivant. Je n’ai aucun problème avec le fait de jeter, sauf lorsque j’ai certaines échéances à respecter. Lorsque je n’ai rien qui me semble unique, je continue encore et encore jusqu’à ce que ce le soit.

D’autres nuits sont entièrement consacrées aux arrangements, je dispose déjà de tous mes segments audio donc je ne perds pas de temps à en créer de nouveaux. J’utilise généralement Ableton, comme simple outil de collage de bandes, parfois c’est avec Sound Forge, juste pour travailler l’enregistrement stéréo. Il m’arrive aussi de remettre le tout dans mon Elektron Octatrack, afin de jouer les éléments de différentes manières. » 

 

paul birken studio

(une partie de son arsenal)

En ce qui concerne les lives, discipline qu’il connait sur le bout des doigts (aux environs des 300 lives à son actif, chiffre colossal) l’artiste s’inscrit bien sûr encore dans cette logique de spontanéité, il supprime toutes ses séquences après chaque live, et surtout, fait la part belle à l’improvisation, ce qui est assez rare aujourd’hui. C’est pourtant à travers cette improvisation et ces accidents de l’instant que la communion entre l’artiste et le public est la plus forte, la plus joyeuse.

Paul Birken à propos de ses lives :

« J’essaye de toujours rester ouvert et de ne pas me focaliser sur un style en particulier. Si quelque chose commence à faire venir les gens sur le dancefloor, je peux m’attarder dessus, le tenir, puis le transformer pour aller dans une direction qui n’était pas prévue initialement.« 

« People shouldn’t come see me play, they should help keep the train from derailing by dancing on the tracks to avert disaster. If it completely falls apart, I will try out some stand up comedy floating on a bed of bass. »

A l’instar de cette dernière métaphore, la musique de Paul Birken est foisonnante et géniale. Voici une petite sélection commentée de son oeuvre   :

Dans « Humanity is a corrosive code », Paul Birken provoque une rencontre détonante entre musique électronique et blues :

L’artiste a collaboré avec énormément de grands et petits producteurs, Woody McBride, Mike Parker, Headroom ou encore Bob Brown, le DJ et producteur philadelphien, Paul Birken nous a parlé de cette rencontre avec lui :

« Bob Brown est vraiment super. Il m’a invité à jouer sur la côte Est, à Philadelphie, en 1999. Je suis resté chez lui pour le weekend et on s’est fait une session studio marathon qui a duré presque 24h. Cela a aboutit à  10 morceaux que l’on a enregistré sur cassette DAT. Certains sont devenus des collaborations sur Framework, nous sommes resté amis depuis et nous gardons contact autant que possible. Il est d’ailleurs revenu à Minneapolis cette année pour une courte visite, nous avons pu rebrancher nos machines ensemble le temps de quelques expérimentations. »

Depuis quelques années, l’expression artistique de Paul Birken passe aussi par le montage vidéo. On peut l’apprécier sur le clip de « Hummanity is a corrosive code » mais aussi par exemple sur  « Severed Sanctions », ce 80 bpm sombre et graveleux :

« Mes élucubrations vidéos sont  juste des expérimentations supplémentaires, je fais avec ce que j’ai à disposition. Dans ce cas précis, j’exporte des clips MP4 de ma collection DVD vers Ableton, puis je travaille la vidéo avec le mode repitch qui me permet d’ajouter des points d’ancrage et de jouer sur la vitesse. J’ai continué à explorer cette technique et j’ai trouvé des moyens d’obtenir des mouvements intéressants. J’ai beaucoup d’amis qui font de l’art et je suis impatient de créer des choses avec eux et de trouver un moyen d’incorporer leurs visions. Je n’y connais rien du tout en graphisme, mais j’essaye d’apprendre de personnes tels qu’Ed Twist, Trudy Creen ou Leigh Simmons, pour ne citer qu’eux. »

Tonewrecker Recordings est le label de Paul Birken. Il fut effectif de 2001 à 2008, c’est un marqueur important du parcours et de l’identité de l’artiste. Cannibal Cooking ClubMark HawkinsIan Lehman ou encore Tomas Nordström sont des exemples d’artistes qui sont passés par ce label. Paul Birken a ensuite préféré se libérer des contraintes énormes que représente la gestion d’un label, ce qui lui a permis, de 2008 à nos jours, de se consacrer entièrement à sa musique.

On retrouve ici une sortie Tonewrecker de 2007. « Skippertraxx », un bon funk des gouttières . L’absorption de l’homme par la machine est telle qu’on a parfois l’impression que les synthés tentent de parler (ce qui n’est pas sans rappeler un certain Aphex Twin).

L’artiste s’étant toujours intéressé à toutes les formes et à toutes les structures possibles de la musique électronique, on retrouve de fait pléthore de genres dans sa discographie, de la hard techno à la micro house. Tunnel 7 est un modèle de hard techno, avec anaphore patternique, caractéristique de l’artiste et d’un live. Trudging Thru Tha Snow sonne plus minimale et nous rappelle, par son titre, que les hivers sont longs et froids dans le Minnesota.

Ces quelques morceaux éclatent dans nos oreilles et dans nos sens d’une manière si fraiche et originale qu’on s’interroge forcément sur le niveau de créativité de notre scène actuelle, qui donne parfois l’impression de tourner en rond, et dans laquelle les clones sont légion.

« THANKS A LOT PAUL FOR YOUR HELP AND FOR YOUR MUSIC. »

Equipement sur la première photo, aux alentours de 1994-1995:  Akai AX60, Roland MC-202, Roland TR-707, Roland R-5, Roland S-10 sampler.

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Des extraits modulaires sont également téléchargeables gratuitement à cette adresse.

Bonus track :