Nathan Fake, producteur anglais iconique d’une electro mélodique tant cérébrale que physique, revient cette année avec un nouvel album après quelques années d’absence discographique. Providence marque un tournant dans la carrière du jeune anglais, tant par son contenu sonore et musical que par son contexte. Première sortie de l’esthète sur Ninja Tune, et renouvellement de sa palette sonore dont il conserve pourtant certain traits caractéristiques, ce disque a des airs de souffle nouveau dans la carrière du producteur. Cette sortie est l’occasion de revenir avec lui sur son parcours, ses inspirations et sa passion renouvelée pour son tube « The sky was pink ».

Comment s’est faite la collaboration avec Prurient ?

C’est assez drôle en fait. On a fait une date ensemble à Genève, lors d’un festival, il jouait sous son alias Vatican Shadow. On a pas mal de choses en commun je crois en termes de mélodie et de rythme. On a commencé à traîner ensemble, on est devenu proche et un jour il m’a suggéré qu’on collabore. Je lui ai donc envoyé quelques trucs sur lesquels je travaillais, car il était à New York, et il m’a ensuite envoyé quelques pistes de voix qui se sont retrouvées sur le disque. Bien sûr, ses morceaux en tant que Prurient sont assez différents de ce que je fais mais on a chacun beaucoup de respect pour la musique de l’autre.

Comment as tu commencé à faire de la musique ?

Quand j’étais ado, j’écoutais des trucs comme Aphex Twin ou Orbital, et j’ai voulu jouer du clavier mais je ne savais pas vraiment comment faire de la musique donc j’écoutais juste des trucs et j’improvisais sur un synthé. Je lisais des magazines sur le matériel disponible à l’époque et j’ai acheté une Roland Groovebox et commencé vraiment à faire des morceaux avec ça. Ensuite, j’ai économisé pour m’acheter un ordinateur et les choses ont évolué à partir de là.

Comment as-tu rencontré les gens de Border Community ?

J’ai envoyé une demo à James Holden. C’était avant qu’il ne lance son label. La démo que je lui ai envoyé était une version de Outhouse, le premier single que j’ai fait pour Border Community et il a vraiment apprécié et voulu le sortir tout de suite. A partir de là, on est devenu ami.

Maintenant tu as ton propre label, Cambria Instruments, et tu sors un album sur Ninja Tune. Pourquoi est-ce que tu ne sors plus sur Border Community?

Border Community a ralenti en quelque sorte. D’après ce que je sais, James va l’utiliser uniquement pour ses projets désormais. Et avant ça, j’étais intéressé par Ninja Tune depuis quelques années, et par le fait de travailler avec un plus gros label. James Holden voulait faire un break avec tout ça aussi, et la proposition de Ninja Tune est venue à ce moment-là donc les choses se sont faites plutôt naturellement. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour Ninja Tune, c’est un label incroyable, alors je trouve ça vraiment cool de travailler avec eux.

« La façon dont je compose est un mix entre improvisation live et quelques arrangements. Les concerts m’inspirent énormément« 

Comment est-ce que ça s’est fait précisément ?

Je travaillais déjà sur un album de mon côté et je n’étais pas sûr de quel label le sortirait à ce moment-là. Les gens de Ninja Tune voulait l’entendre alors je leur ai envoyé et ils ont accroché. C’est assez différent de ce que je fais habituellement donc j’avais une sorte d’appréhension au départ mais ils m’ont vraiment soutenu.

Le disque sonne effectivement différemment de tes précédents, comment as-tu travaillé pour celui-ci ?

Je ne crois pas avoir réellement travaillé différemment. J’ai commencé a utiliser des instruments différents et j’ai obtenu des sons assez particuliers. Par exemple, sur cet album, j’ai beaucoup utilisé le Korg Prophecy, des boîtes à rythme classiques et quelques synthés digitaux.

Quelle était l’idée quand tu as fait ton premier album ? Est-ce que tu voulais développer un son distinct dés le départ ou est-ce que tout ça s’est fait naturellement ?

Avec le premier disque, j’ai fait consciemment des choix pour faire quelque chose de différent par rapport à ce que je faisais avant ça. Mes premières sorties, avant mon premier album, étaient juste des disques un peu techno et je voulais que l’album soit différent de ça. Je n’ai pas vraiment choisi de faire un album comme ça mais quand j’y travaillais j’essayais consciemment de m’éloigner du son de mes précédents disques et ça a fini par devenir un album ambient, presque shoegaze. Avec Hard Island, mon deuxième album, j’ai décidé de faire quelque chose de plus dur, presque techno. Et avec le troisième, Steam Days, j’ai tenté de combiner ces deux univers précédents. Je voulais faire un album live que je pourrais jouer en club mais aussi dans d’autres contextes. 

A propos de ton tube « The Sky Was Pink », est-ce que tu n’en a pas été saoulé à un moment ? ?

Oh oui. C’est drôle parce que j’ai recommencé à le jouer récemment, mais une version différente. Quand c’est sorti c’était un vrai tube, ce qui est incroyable. Et ça a duré pendant 3 ou 4 ans puis j’en ai eu marre. Les gens parlaient souvent du remix de James Holden, plus club, et voulait entendre ça, alors que l’original est assez différente, très noisy et lente. Mais maintenant je me suis détendu par rapport à cela et j’en ai fait une nouvelle version que j’adore jouer et c’est assez agréable parce que les gens reconnaissent la mélodie malgré tout.

Est-ce que tu te doutais que ce serait un aussi gros hit au moment de la sortie ?

Non. James a voulu faire un remix parce qu’il adorait le morceau et on savait que ce serait plus attrayant pour les DJs à jouer. On se doutait que ce serait un peu populaire parce que la mélodie est presque trance et marche bien mais on ne se doutait pas de ce qui allait suivre vraiment. C’est la plus grosse sortie du label en 8 ans, c’est incroyable.

Comment as-tu commencé a faire des concerts ? Etais-ce difficile d’interpréter tes morceaux en live ?

Oui. Il y a longtemps, j’improvisais avec la Roland Groovebox mais c’était assez brut et basique et quand j’ai fait mon premier album, j’ai commencé à avoir des proposition pour mixer mais je ne suis pas DJ, j’ai donc dû apprendre à jouer mes morceaux live assez rapidement. C’était quelque chose que j’avais envie de faire depuis longtemps et au final j’ai appris en une semaine à le faire avec Ableton Live. C’est une partie essentielle de ce que je fais maintenant. La façon dont je compose est un mix entre improvisation live et quelques arrangements. Les concerts m’inspirent énormément.

Est-ce que ton setup live ou la façon dont tu penses tes performances a évolué avec le temps ?

Oui, car les morceaux évoluent assez naturellement du fait que je les interprète sur scène et ils finissent par sonner très différemment. C’est arrivé pas mal avec les morceaux de l’album précédent, Steam Days, j’étais sidéré par la façon dont ils avaient évolué après la tournée car je les changeais constamment. Et j’ai petit a petit introduit de nouveaux instruments dans le processus, ce qui participe activement à cela.

Qu’est-ce qui t’inspire ? Quels autres artistes t’influencent ou te passionnent actuellement ?

J’écoute énormément de musiques tout le temps mais j’ai du mal à me souvenir de tout. J’ai récemment écouté le nouvel album d’Actress, qui est incroyable. Sa musique est assez simple, très housy, surtout sur ce disque, presque traditionnelle en un sens mais il la fait d’une façon si étrange que ça sonne toujours très singulier. Il est l’un des quelques artistes qui me fascinent énormément. Je trouve sa musique vraiment intéressante, directe et avec une esthétique particulière.

La nature m’inspire beaucoup également. Je m’intéresse assez à la géographie, aux gens de différents endroits. J’ai toujours été captivé par les cartes géographiques. Avant de tourner, je n’avais pas vraiment voyagé donc le fait de voir le monde, d’une certaine façon, et de rencontrer des gens, m’inspire énormément.

As-tu un souvenir mémorable d’une date ou d’un endroit dans ce cadre-là ?

Il y en a tellement. Un des moments dont je me souviens intensément, c’est quand j’ai joué au Japon pour la première fois. C’était un festival dans les montagnes et je jouais à 7h du matin, quand le soleil se levait. C’était assez dingue.

Peux-tu nous parler de ton label, Cambria Instruments ? As-tu des projets pour bientôt ?

Je ne sais pas trop. Il n’y a rien de vraiment défini. Wesley, la personne avec qui j’ai fondé le label, et moi, on a d’abord fait un Split, puis j’ai sorti un EP dessus mais ensuite j’ai été pris par mon disque pour Ninja Tune et Wesley par d’autres choses aussi. Je ne sais pas trop ce qu’on va faire mais j’aimerai sortir plus de musique de Wesley car il a énormément de morceaux et j’aimerai le convaincre d’en sortir quelques uns. Mais pour l’instant je me focalise sur Ninja Tune.

Est-ce qu’il y a d’autres labels avec qui tu aimerais travailler, ou dont tu aimes l’esthétique ?

J’ai toujours été intéressé par des labels qui représente une communauté d’artistes et développent une sonorité qui les définit. Bien évidemment, en grandissant, j’ai beaucoup écouté Warp. J’aime également beaucoup Funkineven et son label Apron, ainsi que L.I.E.S.

Est-ce que tu as déjà des projets pour l’avenir proche, à coté ou après ta tournée ?

Je vais faire un autre EP pour Ninja Tune que je suis en train de terminer. Ça sera assez différent de l’album, plus dancefloor, et ça devrait sortir d’ici la fin de l’année. Après ça, je m’attellerai à trouver un concept pour un prochain album.