Objekt, en quelques années et une poignée de sorties, est devenu un producteur et DJ incontournable. Il est un de ceux qui font avancer la perception et la conception même de l’art du DJing ou de la production. La raison principale à cela est sans doute qu’il ne se repose jamais sur ses acquis, allant toujours explorer de nouvelles façons d’articuler sa production comme ses DJ sets. TJ Hertz, de son vrai nom, aime également prendre son temps et ne proposer que ce qu’il juge être valable et interessant à ses yeux. En effet, le producteur n’a sorti qu’une poignée de maxis au cours de sa carrière. Des excursions dubstep des débuts, notamment pour le label anglais Hessle Audio, à la techno sauvage, glitchée et matinée de breakbeat de ses quatre sorties personnelles, il démontre la maîtrise d’un large spectre de styles. Chaque morceau est produit avec une grande minutie et un sens du détail inimmitable. Cela se remarque notamment dans son premier album « Flatland » sorti sur le label expérimental PAN en 2014. Ce disque, véritable petite révolution pour l’époque, est une reconfiguration de nombreux genres, de l’électro à la techno en passant par le hip-hop ou l’IDM, sous un angle singulier et définitivement personnel. Le disque utilise un panel réduit d’éléments et les étire, les brise, les agence dans une myriade de configurations différentes : un tour de force démontrant la versatilité, l’éclectisme et l’aisance du producteur dans l’exercice parfois tortueux de la production. Après cela, il est évidemment aisé de comprendre l’attente qui s’en est suivie.

C’est en cette fin d’année 2018, quatre années plus tard qu’Objekt revient avec un second opus sur PAN. Intitulé Cocoon Crush, ce deuxième long format nous présente encore une nouvelle facette de l’intarissable créateur. Loin d’être dans une sorte de continuité naturelle de Flatland, ce second album en est peut être l’antithèse. Là où Objekt explorait des textures synthétiques aux sonorités dures et mécaniques dans son premier LP, il se plonge ici dans des terres paraissant plus fluides et naturelles. L’intro et l’outro du disque sont des mixes différents d’un même morceau et font office de balises, comme pour signifier le voyage parcouru soniquement tout du long. La palette sonore de Cocoon Crush se compose essentiellement de synthès atonaux et atmosphériques ainsi qu’une multitude d’éléments évoquant l’ASMR (Autonomous Sensory Meridian Response), cette pratique qui consiste au travers de sons proches à déclencher des stimuli auditifs et cognitifs. Ces sonorités, au coeur de l’album, évoquent une dimension cinématographique. Ils participent à une véritable narration. Le sound design a une part importante et permet de construire un univers singulier. Pas de banger techno ici en tout cas et s’il y a des rythmes et des beats puissants, ils ne sont pas le sujet principal, mais viennent plutôt porter l’atmosphere. « 35 » par exemple est propulsé par un break hip-hop ponctué d’une basse funk mécanique. Le BPM est lent sur la quasi totalité du disque, ou même fluctuant, comme dans le morceau « Silica ». « Secret Snake » a des allures de dub techno et d’IDM avec un lead étrange et des samples vocaux gutturaux étirés et distordus. Pas vraiment DJ friendly à première écoute.

L’espace et le silence ont une réelle importance tout au long de l’album. Le producteur joue constamment avec la spatialisation des éléments et les silences viennent relancer ou changer des sections entières. Il semble que TJ Hertz ait une vraie volonté de cohérence et de narration au sein de ce disque dont la progression semble plus qu’étudiée. Ainsi, de nombreux morceaux se fondent les uns dans les autres, à l’image de l’intro et de « Dazzle Anew ». La tension est un élément clé également. Objekt, à l’image de ses DJ sets, a bien compris l’importance de créer des moments de tensions et de relâchements, et ce principe s’applique sur nombres de morceaux.

Avec Cocoon Crush, le producteur construit un univers singulier propre à l’écoute attentive, utilisant une palette de sonorités qu’il manipule abondamment pour en tirer le maximum. Tout comme dans ses performances en tant que DJ, il challenge l’idée de l’écoute et de la fonctionnalité, tout en insufflant une narration quasi cinématographique. C’est le genre d’album un peu ovni qui vient redistribuer les cartes au sein d’une industrie qui se complait parfois trop dans ses propres incarnations et gimmicks.