Parler de Drexciya, c’est bien souvent discourir sur les histoires, les mythologies, les récits de science-fiction, et parler de musique, un peu ; sans comprendre que l’acteur principal ici n’est pas la fiction en soi, mais son lien original avec la musique. Le système mythologique qu’ont élaboré les acteurs de Detroit doit beaucoup à Drexciya, mais souvenons-nous qu’il est avant tout, lui aussi, une affaire de musique. Essayons alors, pour une fois, de comprendre la mythologie drexciyane en fonction de la musique, et non l’inverse.

La fiction sonique à l’honneur : Drexciya, pur produit de la Motor City, entre science-fiction, politique et récits visuels

« Are Drexciyans water breathing, aquatically mutated descendants of those unfortunate victims of human greed? Have they been spared by God to teach us or terrorise us? Did they migrate from the Gulf of Mexico to the Mississippi river basin and on to the great lakes of Michigan? ».

Ce paragraphe énigmatique est extrait d’un court texte paru au sein de l’album The Quest du duo Drexciya. Deux musiciens de Detroit, comme on sait, issus de la génération sacrée, représentants indéniables de ce que nous considérons aujourd’hui comme les balbutiements de la techno. Comprenons bien ce qu’est cette musique, dans le contexte de Detroit de la fin des années 80, car il ne s’agit pas seulement d’un genre musical : ce que Drexciya a bâti avec les autres musiciens de la région, c’est plus largement une façon de créer une fiction, où la musique, certes, tient le rôle principal.

Ce paragraphe, cité ci-dessus, en dit pourtant beaucoup : s’y mêlent les Drexciyans, étranges créatures humanoïdes supposées respirer sous l’eau, fruits de l’imagination et de choses bien réelles, les lacs du Michigan, le golfe du Mexique, et, dans une veine plus politique, l’« avidité humaine ». En quelques mots, voici résumés les deux aspects principaux des conditions de possibilité d’une musique telle que la techno de Detroit : mythologie science-fictionnelle et message politique – ou, plutôt, mythologie science-fictionnelle au service du message politique. Le rôle de Drexciya dans l’élaboration de cette mythologie, donc, est de premier plan : les deux protagonistes sont en effet ceux qui poussent le plus loin cette idée de récit. Leurs prédécesseurs, souvent, se bornent à des évocations, explicites, certes, mais qui ne s’insèrent pas dans une narration schématique (avec un début, un milieu, et une fin) : Juan Atkins raconte vouloir imiter le son d’un vaisseau spatial atterrissant « dans son jardin », et tous songent à des sons « venus du futur », pour évoquer le futur. L’influence, en revanche, voire l’urgence de ce type de narration, vient de plus loin : les récits afrofuturistes, déjà, élaborent des récits, avec personnages et mises en scène – la figure emblématique étant évidemment le déjanté George Clinton. Drexciya, donc, revient à ces narrations des origines, mais les cuisine pour ainsi dire à la sauce techno.

Quant à la musique …

Car c’est bien la musique qui nous intéresse en premier lieu, et c’est pourtant trop souvent elle qui passe à la trappe lorsqu’il s’agit de discourir sur Drexciya – la fiction prend le pas sur la musique, alors même que ladite fiction est avant tout musicale. À l’égard de la musique, nous adoptons parfois une posture très – trop – interprétative ; les commentaires YouTube et Discogs sous les morceaux de Drexciya en témoignent, parfois de manière assez touchante. Voilà ce qu’écrit un utilisateur de Discogs en 2005 : « The standout track on Drexciya 2 has to be Bubble Metropolis. IMHO has to have one of the fattest basslines ever. The music allows you to picture yourself piloting you Lardozian crusier through the Drexciya underwater world speeding along the aquabahn ». Mais cette vision d’une musique qui illustrerait simplement les propos de la pochette ou évoquerait des atmosphères, paraît trop simple ; chez Drexciya, la musique est davantage qu’un faire-valoir.

Comment comprendre alors, la relation entre le récit mythologique et la musique ? Simplement, en comprenant que le récit ne modèle pas la musique, mais que les deux forment un tout et se nourrissent mutuellement – la nuance peut paraître ténue, ne tenir qu’à une question de hiérarchie entre les deux termes ; elle est pourtant centrale. Le récit n’est pas extérieur à la musique : en témoignent les transmissions interceptées qui affleurent parfois lors d’interludes musicaux (« Drexciyan Cruise Control Bubble 1 to Lardossan Cruiser 8 dash 203 X»).

Le premier album de Drexciya, Deep Sea Dwellers, se situe musicalement quelque part entre la première génération made in Detroit, incarnée par les Belleville Three et ses héritiers directs, unis trop simplement sous la bannière Underground Resistance. « Sea Quake » et « Nautilus 12 » sont de ces morceaux anxieux, urgents, au-delà du plaisir un peu factice de « retrouver » les sons maintenant traditionnels de la 808 et de la 909. La dystopie est musicale, non simplement représentée, mais incarnée – la différence est de taille. « Sea Snake » et sa basse funk reviennent aux origines des origines, avec des accents electrofunk très proches des premières productions d’un Juan Atkins. Inutile de préciser que cet EP, sorti en 1992, est aujourd’hui un classique.

Bubble Metropolis, sorti l’année suivante, se divise en deux parties, « Fresh Water » et « Salt Water ». La référence à l’eau indique tout naturellement le récit des Drexciyans qui se poursuit. Mais l’identité sonore de ce deuxième opus est plus marquée, « Aqua Worm Hole » a quelque chose de davantage ludique, moins anxiogène, et laisse la part belle à des références aquatiques. Ce morceau, également, et à la différence des précédents, est très onirique : le timbre de la boucle mélodique y est pour beaucoup, d’autant plus qu’elle ne se résout harmoniquement qu’en de rares occasions, laissant flotter un suspens certain. Face à un tel morceau, « Positron Island » construit un contraste fort, par sa rugosité – néanmoins, la narration qui gravite autour et dans la musique contribue à faire se succéder les morceaux comme des scènes de film contrastantes davantage que comme des morceaux qui n’ont rien à voir. À noter, aussi, dans cet EP : la complexité rythmique et sonore de « Beyond The Abyss », où la combinaison du rythme et de texture est brillante ; le sample ouvrant « Bubble Metropolis », qui immerge l’auditeur dans la fiction, l’originalité de « Danger Bay », aux sons liquides et palpables.

L’année 1994 est l’année de deux disques : Drexciya 3 : Molecular Enhancement, et Drexciya 4 : The Unknown Aquazon – Double Aquapack. Il faudrait passer des heures à éplucher chacun des morceaux, tant ils ont chacun un intérêt à la fois musicologique et artistique. « Anti Beats » pousse à l’extrême l’idée de répétition, puisque le morceau est rigoureusement identique, du début à la fin : mais ce statisme, puisqu’il est construit sur une texture rythmique complexe, a un intérêt en soi, ayant à la fois des caractéristiques classiques (le offbeat accentué, par exemple) et plus dérangeantes (il n’y a pas un kick sur chaque temps, comme on pourrait s’y attendre). La répétition absolue, aussi, a quelque chose d’anxiogène, puisque l’auditeur, comme le rythme, reste coincé dans le même pattern durant tout le morceau. À écouter, aussi : les morceaux de transition ou d’introduction, qui immergent l’auditeur dans cet univers particulier : « Intro A », dans Drexciya 4, se fonde sur une recherche sonore, sans s’inscrire dans la dance music ; « Aquabahn », référence évidente à Kraftwerk, que ce soit dans le titre ou dans la musique (l’Autobahn se retrouve sous l’océan, et les paroles robotiques de Kraftwerk se retrouvent liquéfiées) ; « Lardossen Funk », plus franchement electrofunk, avec, peut-être, un certain second degré ; l’excellent « Take Your Mind », le ludique « Waler Walker », et encore, il faudrait les citer tous …

Impossible, ici, de citer avec précision chaque album de Drexciya : après 1994, cependant, l'aventure se poursuit sur divers labels, avec Aquatic Invasion en 1995 sur Underground Resistance, The Journey Home sur Warp, puis The Return of Drexciya en 96 et Ultradyne/Uncharted EP. En 2000, les deux musiciens sortent trois opus sur Tresor, puis sur Clone en 2002. Entre 2011 et 2013 sont sorties des compilations sur Clone Classic Cuts, que nous vous invitons vivement à aller écouter.

Et pourtant, malgré une originalité sans arrêt renouvelée, des morceaux contrastés au possible et aux textures inouïes – littéralement –, toujours, les EPs gardent une cohérence non seulement en leur sein, mais aussi entre eux : le récit des Drexciyans, les titres, l'imagerie, l'atmosphère, tout ces éléments contribuent à créer une fiction générale, sonique et visuelle. L'œuvre de Drexciya est unifiée autour d'un récit musical, et non seulement d'un imaginaire, mot souvent employé pour parler de techno - récit qui, ne l'oublions pas, porte une teneur politique certaine. Ce lien entre musique et science-fiction (mythologie ?), ancré dans l'histoire afrofuturiste et réinterprété par les pionniers de Detroit, se voit poussé à l'extrême avec Drexciya, qui renoue brillamment avec un certain pan de la tradition musicale afro-américaine.