L’histoire du hip-hop est entachée d’histoires de meurtres et autres conflits sanglants. Celle des Ghetto Brothers en est une parmi tant d’autres. Retraçons l’histoire exceptionnelle et fascinante de ce groupe et du quartier de la Grande Pomme auquel il est rattaché, le tristement célèbre Bronx.

Le Bronx n’a pas toujours été ce qu’il est aujourd’hui, un territoire où gangs et dealers s’affrontent dans une violence continue et effrénée. Autrefois, le Bronx était un quartier tranquille et mixte, où plusieurs communautés vivaient en parfaite harmonie. C’était sans compter sur Moses, promoteur immobilier véreux et sans vergogne, qui en 1953 conduisit l’exode des blancs hors du Bronx en isolant le quartier grâce à une tranchée de 11 kilomètres destinée à accueillir la CrossBronx Expressway. Les familles juives et irlandaises, confortablement installées, eurent quelques mois pour se reloger dans une ville où peu de logements étaient disponibles. Moses n’accorda que peu d’intérêt aux considérations sociales qui, pour lui, n’étaient pas prioritaires. En 1960, la totalité de l’élite blanche avait déserté le Bronx pour le New Jersey, le Queens et le Long Island. Des familles afro-américaines et latinos s’installèrent dans des quartiers autrefois juifs et irlandais. Ils furent passés à tabac par les blancs locaux. En réaction, les latinos et afro-américains se regroupèrent en gangs pour faire face à cette escalade de violence. Le décor est planté.

The Ghetto Brothers – Viva Puerto Rico libre

Nous sommes à la fin des années 60, sur Secteur Hunt’s Point dans le sud du Bronx, à l’angle de la 162e et de Westchester. Benjamin Melendez, Suarez et Black Benjie, personnages emblématiques de la génèse des gangs du Bronx, dirigent les Ghetto Brothers, gangs de portoricains qui entraîna de nombreuses subdivisions : les Roman Kings, les Savage Nomads ou encore les Seven Immortals. Cette nouvelle génération s’empare du Bronx. Noirs et latinos ne se mélangent plus comme en 65, on fait bande à part. Les gangs structurent le chaos.

Fasciné par la le charisme des leaders des gangs, Manny Dominguez, un professeur de la Dwyer Junior High, rencontra les gangs. Sa femme Fetcher, leur avait également rendu visite dans leur local pour leur demander de cesser de harceler ses élèves. Elle s’entretint avec eux et commença à les filmer avec sa Super 8. Confiants, les membres se dévoilent. Elle fit de ces images un documentaire culte. Conscient du potentiel de ces jeunes, de leurs désirs de dépasser la rue, de leur sagesse, le couple prit le gang sous leurs ailes et leur dégotta un local sur la 163e et Stebbins entièrement financé par la Youth Services Agency. Le groupe au style résolument funky était né.

Les Ghetto Brothers étaient maintenant une organisation intriguant les journalistes qui se rendaient dans leur local pour les filmer. Ils étaient dorénavant directement impliqués dans l’escalade de la violence qui sévissait dans le Bronx et leurs slogans rageurs en étaient tenus pour responsables. La rue appartient à tout le monde disaient les Ghetto Brothers. Les autres gangs ne l’entendaient pas de cette oreille et imposaient à leurs adversaires de quitter leurs couleurs lorsqu’ils ne se trouvaient pas leur juridiction.

Après le meurtre de Black Benjie, lors d’une altercation avec les Mongols, Spades et Seven Immortals, une tension palpable et durable s’installa dans le Bronx, alors même que Benjamin Cornell, son vrai nom, oeuvrait pour la paix. Le sort du Bronx était entre les mains des Ghetto Brothers : ceux-ci pouvaient aussi bien déclarer une guerre sans précédent ou alors calmer le jeu et instaurer une paix que le quartier avait rarement connu. Alors que Melendez imposait le maintien de la paix entre les présidents des différents secteurs du Bronx et même du Queens, 3 de ses soldats ne souhaitaient rien entendre et n’avait qu’un seul objectif, se venger. Œil pour œil, dent pour dent. Les Ghetto Brothers se préparèrent alors pour la guerre en s’armant jusqu’aux dents. Le nom du tueur de Black Benjie avait filtré. Le dénommé Julio, qui n’était autre qu’un ancien Ghetto Brothers, allait devoir payer. Après l’avoir ligoté au fond du local, Surez et Melendez se disputèrent. L’un voulait lui rendre la monnaie de sa pièce, l’autre seulement lui donner une leçon. Une bagarre éclata, et les accusés furent jetés dehors, sains, et presque saufs. La notoriété des Ghetto Brothers en prit un coup, traités de dégonflés par leurs congénères. Après la cérémonie d’enterrement, une réunion de trêve fut tenue dans le local des Ghetto Brothers. Gangs noirs et latinos se réunirent. Cette fragile trêve menaçait d’éclater à tout moment à cause des tensions et conflits non résolus à ce jour, 8 décembre 1970.

Ghetto Brothers – Ghetto Brothers Power

Un traité de paix fut instauré dont voici le préambule :

« A nous les Frères et Sœurs, nous sommes conscients que nous sommes tous des frères vivant dans le même quartier et que nous avons les mêmes problèmes. Nous sommes aussi conscients que nous battre entre nous ne résoudra pas nos problèmes communs… »

Victoire totale. Seul Tedd Gross, directeur corrompu de la Youth Services Agency, qualifia la réunion d’inefficace et se contenta de poser devant les reporters en manteau de maquereau tout en prenant bien soin de s’attribuer tout le mérite d’un tel succès.

Une réunion plus confidentielle des présidents de gang eut lieu, mettant à l’écart les travailleurs sociaux et médias. Melendez expliqua que le précédent meeting n’était qu’une mise en scène destinée à calmer les médias. Il demanda à chacun de vider son sac : la colère n’avait toujours pas disparu. Aucun problème n’avait encore été résolu. La mort de Black Benjie pesait encore sur les consciences. Julio des Seven Immortals confessa son action, fondit en larmes. Ce qui est arrivé est arrivé, mais ne doit plus se reproduire. La trêve fut réellement scellée en cette froide veillée de Noël.

Ghetto Brothers – There Is Something In My Heart

L’histoire montrera que cette paix ne fut que temporaire. La Force d’Intervention Anti-Gangs, division de la NYPD, commença à tisser sa toile dans le Bronx. Les flics placèrent des taupes dans les différentes organisations qui refusèrent de se plier aux violents rites initiatiques. Premier échec. Ils préférèrent imposer une pression monstre à force de coups de filets expéditifs et interrogatoires musclés. Suarez fut arrêté. La Youth Services Agency subit des coupes budgétaires, le local des Ghetto Brothers dut fermer. La grande famille fut scindée, ses membres éclatés entre l’armée, leur famille, leur boulot ou encore la drogue et la prison. Melendez abandonna la direction du gang pour l’animation d’un centre social de l’Union des parents du Bronx. Les autres gangs subirent le même sort, la guerre contre les gangs blancs persistait dans le North Bronx, le marché de la drogue s’étendit. Quelques Ghetto Brothers croyaient encore en la Grande Guerre ultime qui leur rendrait leurs lettres de noblesse. Selon la légende, Melendez serait mort en prison et Suarez d’une overdose d’héroïne. Il ne restait aux Ghetto Brothers que les murs graffés à leurs nom et leur musique Latin-funk.

Malgré son échec, le traité de paix avait été indispensable et les Ghetto Brothers se révélèrent une fois de plus être des avant-gardistes de l’évolution du Bronx. Maintenant devenus des célébrités du secteur, ils furent contactés par Salsa International / Mary Lou Records, label Latino. Les membres encore opérationnels en profitèrent pour enregistrer leurs compositions dans un studio digne de ce nom et vendirent « Power Fuerza » pour 500 dollars. Il ne figure aucune date sur l’album mais selon Jeff Chang, il daterait de 1972. La pochette indique que cet album « contient un message, un message au monde de la part des Ghetto Brothers ». L’album ne se vendit jamais vraiment et dépassa difficilement les limites du Bronx. Il sortit au moment où les Block parties pullulaient et les Ghetto Brothers y jouèrent chaque vendredi. Ces célébrations fédérèrent les jeunes, les quartiers et les territoires se déquadrillaient, les gangs se dissolvèrent. Ces fêtes contribuèrent à l’ascension de DJ Kool Herc qui créa le scratch et inventa le Hip-hop. Mais ceci est une autre histoire…

@CyprienBTZ

« Power, Fuerza » sera réédité sur Truth & Soul avec un livret de 80 pages le 26 novembre.

Src :  »Can’t stop, won’t stop, une histoire du hip-hop », Jeff Chang