Qui cet été, ne s’est pas trémoussé sur le formidable « Use Me Again », morceau épique au groove sensationnel, qui nous emplit de joie et de bonheur lorsque le beat repart sur cette harmonie, jouée par un ensemble d’instruments à cordes et sur laquelle vient se poser la sublime voix de Millie Jackson. En deux mot: un tube. Un tube, dont le créateur n’est autre que Tom Trago, Dj et producteur incontournable de la scène d’Amsterdam, figure phare du crew Rush Hour et artiste montant dans le milieu de la musique électronique. C’est lors de son passage à Paris le 12 janvier dernier, pour la soirée Release The Groove à La Machine, que nous avons eu la chance de rencontrer ce personnage en haut en couleur.

Après les tulipes, les moulins, le gouda et les coffee shop, Tom Trago pourrait-il devenir un nouveau symbole du patrimoine hollandais ? On a essayé de se renseigner sur la question et voici ce qu’on en a retenu. Bonne lecture.

– Qui es-tu M. Trago ?

Salut je suis Tom Trago, je suis né en 1983 et je viens d’Amsterdam. La musique a toujours eu une place importante dans ma vie depuis que je suis tout petit et surtout à partir du moment où j’ai commencé à jouer du hip-hop, puis à produire de la musique électronique.

– Dans le Amsterdam de la fin des années 90 et du début des années 2000, comment est-ce que tu as commencé à faire de la musique ? Tu as fait tes débuts dans le hip-hop c’est bien ça ?

Oui ! J’étais Dj de hip-hop à l’époque. J’ai commencé par apprendre à scratcher dans ma chambre. Puis un jour un ami est venu chez moi avec une MPC. Il faisait les beats et moi je scratchais en même temps. Mais j’ai été fasciné par cette machine grâce à laquelle tu pouvais sortir des beats explosifs. Je croyais qu’il fallait tout un studio pour avoir des sons comme ça ! Il m’a expliqué comment la MPC fonctionnait puis il m’a dit : « Je pars en vacances, tu peux la garder jusqu’à mon retour et t’entraîner ». Je n’ai pas lâché la MPC pendant ces dix jours ; j’étais dessus 24/24 ! C’est comme ça que je me suis mis à la musique électronique.

– Tes influences proviennent directement de la house, du disco, de l’électro-funk, du hip-hop, du garage,… Tu sembles évoluer dans de nombreux styles musicaux, mais quelle est ta première source d’inspiration ?

C’est difficile à dire, mais je crois que c’est de faire danser les gens. Cette influence est présente dans ma vie personnelle mais aussi dans ma musique. J’ai commencé à être Dj parce que j’ai découvert très tôt qu’avec la musique tu pouvais contrôler les émotions des gens, leur faire du bien.

– Comment fais-tu pour rester cohérent lors de tes Dj sets avec toutes ces influences ?

C’est assez difficile je t’avoue. Quand je joue, mon set évolue en fonction de mon feeling et de l’ambiance. Je regarde avec qui je joue, le style de la soirée, combien de temps mon set doit durer, si les gens sont réceptifs… Je viens tout le temps avec des disques lorsque j’ai une date, mais je prends toujours une clé USB sur moi au cas où je voudrais changer d’ambiance si le cadre s’y prête. Parfois il faut savoir faire des connections, des ponts entre différents styles. C’est ce que tu apprends quand tu commences à jouer vraiment souvent.

– Tu penses qu’en Europe on catégorise beaucoup les Djs ? Un Dj techno doit jouer essentiellement de la techno ; un Dj house que de la house,… ?

Oui on est assez sérieux là-dessus, mais c’est pas mal parce qu’on est plutôt critique du coup. Mais je suis toujours surpris quand un Dj sort de son cadre habituel et joue des trucs originaux. Si un Dj techno se met à jouer du disco, j’adore !

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– Beaucoup de Djs d’Amsterdam évolue justement ce mélange de styles. Musicalement parlant, comment c’était de grandir dans cette ville ?

Au moment où j’étais adolescent c’était super. C’était l’explosion du hip-hop et il y avait plein de Djs qui jouaient des trucs supers dans des clubs vraiment underground. C’était une petite scène, mais très active. Tout le monde se connaissait. A Amsterdam, quand tu commences à faire de la musique, tu connais rapidement tout le monde. On partage nos studios, nos connaissances, nos coups de cœur,… C’est ce qui est vraiment bien à Amsterdam. Il n’y a pas de concurrence, pas de rivalité. Tout le monde doit travailler ensemble si on veut arriver à faire de grandes choses.

– C’est un peu au même moment que tu as rencontré Rednose Distrikt ?

Exactement. J’ai rencontré les membres de Rednose à une de leurs soirées. Chaque mercredi, ils avaient une résidence dans un bar où ils mixaient et ramenaient des Djs qui ne jouaient pas souvent à Amsterdam. J’allais souvent à ces soirées, et c’est comme ça qu’on s’est rencontré alors qu’ils étaient bien plus vieux que moi. Ils m’ont dit que je ne devais pas avoir peur de faire ce que je voulais, de croire en ma musique et d’établir mes propres règles du jeu. Ils étaient un peu fous, mais j’ai suivi leurs conseils: j’ai quitté l’université et me suis concentré à fond sur la musique.

– C’est comme ça que tu as lancé Alfabet avec Awanto 3 ?

Oui, Awanto 3 faisait partie de Rednose Distrikt et c’est un vrai génie. Il m’a appris plein de trucs. Un jour on en avait marre de bosser en studio à Amsterdam, on est donc parti au bord de la mer dans l’hôtel quasi désert d’un de ses amis. On a installé tout le matos dont on avait besoin dans une chambre et on n’en est presque pas sorti pendant près d’une semaine. A cette époque Alfabet n’existait pas, mais on avait tous les deux senti qu’il y avait un truc à explorer. On avait l’idée de faire un morceau pour chaque lettre de l’alphabet, d’où notre nom, Alfabet. Mais c’est assez récent comme projet au final.

Alfabet (Tom Trago / Awanto3) – Roundabout

– Et que tu as rencontré San Proper également… ?

San Proper (notre interview ici) je l’ai rencontré en club un peu plus tard. Je suis arrivé et j’ai entendu quelqu’un jouer des morceaux de disco excellents. Je me suis dit : « Qui est ce mec ? ». Je me suis dirigé vers la cabine de Dj et je n’ai vu personne. Et tout d’un coup un type avec une grande tignasse a surgi de sous la table, sauté dans les airs en claquant des pieds, puis a balancé un morceau encore plus incroyable. Les gens devenaient fous. Je suis allé me présenter, lui dire que j’aimais bien son style, etc. Pas de nouvelles pendant deux semaines, et un soir on vient sonner à ma porte alors que je n’attendais personne. J’ai ouvert et San Proper était là avec une bouteille de Whiskey. Il m’a dit : « Je viens écouter ta musique, balance moi ça qu’on ne perde pas de temps ! ». Je lui ai fait écouter mes tracks et on a discuté. De là est née notre amitié. Maintenant, on partage presque notre studio et on passe beaucoup de temps ensemble.

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– Tu as l’air de beaucoup concilier amitié et musique. C’est important pour toi ?

Oui bien sûr. Mais avec mon crew d’Amsterdam on est d’abord devenu tous amis et après on s’est mis à produire et à faire de la musique ensemble, pas l’inverse. Par exemple mon projet avec Bok Bok ça a été le contraire : on ne se connaissait pas du tout, on a travaillé ensemble sur ce morceau et après on est devenu ami. En réalité, je ne pourrai pas faire de musique avec quelqu’un que je n’apprécie pas ; c’est trop difficile.

Bok Bok & Tom Trago – Vector

– Tu as aussi collaboré avec des légendes de Chicago comme Romanthony et Tyree Cooper. Comment ça s’est passé ?

Tyree Cooper je l’ai rencontré à Berlin où on jouait ensemble sur une date. J’étais fan de « Lost », morceau qu’il a produit avec Marc Romboy ; je la jouais à chaque fois. A ce moment-là, je travaillais sur mon album et je lui ai demandé si ça l’intéressait de faire des vocals dessus. Je lui ai envoyé mes morceaux et peu de temps après il m’a dit qu’il était d’accord.

Tom Trago – What You Do (feat Tyree Cooper)

Pour Romanthony ça a été différent. Je crois qu’il a écrit un mail à Rush Hour pour leur demander de lui envoyer un de mes morceaux pour le jouer. Christiian, qui fait partie de Rush Hour, lui a dit que je travaillais en ce moment sur mon album. Il lui a proposé de lui envoyer des morceaux inachevés pour voir s’il voulait faire les vocals dessus.

Tom Trago – Steppin’ Out (feat Romanthony)

– On parlait de Rush Hour toute à l’heure. Quel rôle ce label a-t-il joué dans ton développement et dans ta carrière ?

Un rôle très important. Pas au départ parce que je jouais plus de la soul, du hip-hop et des trucs disco comme je le disais toute à l’heure. La rencontre avec Rush Hour (notre playlist d’Antal ici) a été assez simple mais marrante : j’étais en train d’essayer de sampler un truc pour un morceau hip-hop, mais le sample était trop rapide. Je me suis dit que j’allais le garder comme ça au final. Je l’ai mis sur une cassette et je suis allé la déposer chez Rush Hour. Deux jours après ils me rappelaient en me disant qu’ils avaient vraiment bien aimé le morceau. En réalité, ce morceau est ce qui allait devenir par la suite mon premier Ep, « Live With The BBQ ». Rush Hour c’est comme une grande famille où chaque membre donne des conseils aux autres et où on s’entraide mutuellement.

– Maintenant tu as ton propre label, Voyage Direct. Tu peux nous en dire plus dessus ? Pourquoi avoir choisi ce nom ? C’est en référence à ton premier album ?

Oui mon premier album s’appelle Voyage Direct, mais je ne sais plus pourquoi je l’ai appelé comme ça. J’avais dû beaucoup fumer ! En réalité, je considère la musique comme un moyen de voyager. De voyager non pas physiquement, mais dans ta tête. C’est ce que j’aime avec ce mot « voyage ». « Direct » parce que justement ce voyage est immédiat, il n’y a pas d’obstacle.

– Comment tu t’es lancé dans ce projet ?

Tout a commencé avec Dexter, un artiste d’Amsterdam. Il m’a donné un morceau que j’ai écouté et que j’ai tout de suite adoré. Je l’ai appelé et je lui ai dit : « C’est quoi cette histoire avec ce morceau ? Pourquoi ce n’est pas déjà sorti ? ». Il m’a répondu qu’il ne savait pas et qu’il n’avait pas de plans concrets. Je suis donc allé voir l’équipe de Rush Hour en leur disant qu’il fallait sortir ce morceau. Ce à quoi ils m’ont répondu : « Ok, mais tu t’en occupes ! ». Je leur ai dit que je n’avais pas de label. Ils m’ont alors proposé de créer un sous label de Rush Hour, une sorte de plateforme qui en dépendrait, mais dont j’aurais la direction artistique ce qui me permettrait de sortir les morceaux de mes amis. On a donc sorti le morceau de Dexter, puis on a continué dans les mêmes circonstances avec celui de Legowelt. Du coup Voyage Direct est désormais un label sortant uniquement des artistes hollandais. Cette année on aimerait pouvoir sortir une dizaine de morceau.

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– Ton premier album est très marqué par des samples ; le second avec plus de synthés, des vocals et une approche assez large de la musique électronique. Qu’est-ce que tu nous réserves pour le troisième ? Est-ce que c’est pour bientôt ?

Oui, il est bientôt terminé. Il sortira en avril normalement. Ce nouvel album est beaucoup plus house et techno. Il est entre deux univers : en même temps pour être joué par les Djs mais aussi pour être écouté chez soi.

– C’était dur de te remettre à travailler après avoir sorti des tubes comme « Use Me Again » ou « Steppin Out » ?

Dur non parce que je me moque de ce que les gens vont penser de ce que je produis. Quand tu fais de la musique, ce qui est dur c’est de plaire. Quand tu sors ça de ton esprit ça devient plus facile et plus évident. « Use Me Again » je l’ai entendu tellement fois ! Parfois ça me rend même malade quand je l’écoute. Quand je joue, je suis un peu obligé de la passer, parce que c’est normal ; quand tu vas voir un Dj jouer, tu aimes bien qu’il passe la chanson que tu préfères.

Tom Trago – Use Me Again

– D’où est-ce qu’est sorti « Use Me Again » au fait ?

Au départ ça vient de mon premier album sur lequel il y a un morceau intitulé « Use Me ». Dessus il y a juste le sample (ndlr: Millie Jackson – We Got To Hit It Off) du début, sans la partie avec les cordes. La partie avec les cordes, je la gardais uniquement pour mes lives ou Dj sets. Je faisais une boucle et j’envoyais. Un jour un mec m’a dit : « Si tu sors un morceau avec ce sample en entier ça va déchirer ! ». Un ou deux ans plus tard je me suis penché sur la question et j’ai finalement sorti ce morceau avec ce sample, et ça a donné « Use Me Again ».

Ensuite c’est allé très vite : plein de Djs underground se sont mis à la jouer, elle passait dans plein de clubs,… Puis il y a eu l’appel de Carl Craig qui m’a dit qu’il adorait cette chanson et qu’il la jouait tout le temps. Il pensait en revanche que le mix était parfois manquait de punch. Je lui ai donc envoyé les pistes du morceau, il les a rendu un peu plus punchy, un peu plus propres et le morceau est ressorti deux ans plus tard sous le nom « Tom Trago – Use Me Again (Carl Craig Remix) ». Et là, ça a été la folie, c’est devenu un tube de l’été presque ! C’est étrange je t’avoue, parce que le morceau, qui est quasiment le même, était déjà sorti près d’un an et demi auparavant.

 Tom Trago – Use Me Again (Carl Craig Remix)

– A côté de ça, est-ce que tu travailles sur un live ?

Oui, j’ai un projet de groupe avec deux autres amis de Voyage Direct. On a fait une tournée cet été et on a joué dans plusieurs festivals et plusieurs clubs. On est tous les trois sur scène avec nos synthés, nos MPC et nos machines et on fait une sorte de réinterprétation de mes morceaux. On a joué au Panorama Bar. J’aime bien être à plusieurs sur scène.

– Au final, tu évolues entre deux voire trois scènes, une plus basée hip-hop, une plus tournée vers la house et une influencée electro. Tu n’as jamais voulu te concentrer sur un seul style ?

Non ! Les albums et les artistes les plus intéressants sont ceux qui regroupent plusieurs styles à la fois et où tu y retrouves plein d’influences. Etre à la limite de plusieurs styles, être « border line » c’est ça qui est excitant. Si je fais ça un jour je le ferai peut-être sous un autre nom. Pour le moment j’aime bien continuer à mélanger plusieurs styles.

– Quelles sont tes résolutions pour 2013 ?

Je hais les résolutions. La seule que j’ai décidé de suivre c’est de savourer chaque moment de la vie, parce qu’elle est courte.

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Merci à l’équipe de La Machine et de Release The Groove, Chriistian et Tom Trago lui-même pour avoir rendu cette interview possible.

Interview réalisée par Tom et @Sousou