Rares sont les labels à la fois aussi éclectiques que cohérents : une batterie de genres abordés sans perdre l’auditeur, cela force le respect. L’équation n’est pourtant pas facile à résoudre : comment varier les plaisirs sans perdre son identité propre ? Knekelhuis, justement, est de ceux qui vont de la synth-pop à l’expérimental le plus rêche en gardant ce petit quelque chose qui nous fait dire que ça sort … chez Knekelhuis. Fascinant, et forcément, intriguant : par quel sortilège y arrivent-ils ?

Pour tous les goûts

Impossible de définir Knekelhuis par le genre tant l’éventail est large : un petit tour d’horizon s’impose. Un tour de piste que l’on peut découper selon les envies et préférences de chacun.e.

Amateurs de disco, new wave et cold wave, aller faire un détour du côté de l’italo-disco un peu sombre de Meo (Fine Corsa, 2018). Plutôt new wave ? Violent quand on aime est votre point de chute, assurément. Si la cold wave glacée, sibérienne même, ne vous effraie par, direction Dynamite Winter Palace et leurs progressions harmoniques pourtant très pop. De Ambassade, fer de lance du label et responsable de trois excellents opus mélancoliques (Wat Voel Je Nou, Verloren, Duistre Kamers), sauront séduire les fans de new wave. Job Sifre et son Het Bestaan joue lui du côté d’une électro extrêmement efficace, alors que les « litres d’essence » tout en synthés bizarroïdes de Jean-Luc (Des litres d’essence, 2019) nous ont personnellement liquéfié. Bien sûr, il y a les deux compilations Kale Plankieren, collections de bijoux new-wave (une fois encore) hollandais sortis de l’oubli par les soins du label. La palme pop est attribuée à EYE (Sabine, 2016, Cocktail Mexico, 2017, Metamujer, 2019) où, sur des profondeurs synthéthiques se déploie une voix bouleversante.

Vous l’auriez compris, beaucoup de disques flirtent avec la synthwave mais ne se départissent jamais de son aspect sombre, mélancolique, désespéré parfois. En poussant le curseur plus loin vers la techno, il faut aller écouter le Blauer Part d’As Longitude, encore assez cold wave, le Hermopolis Magma de Pagan Sector qui porte presque des accents de Détroit, les rythmes déconstruits du Glow In The Dark de Maoupa Mazzocchetti ou encore la techno à tendance ambient du Diabel de Patricia Kokett.

D’autres disques penchent plus vers un punk technoïde, à l’image du Disparate Elements aux voix obsédantes de Further Reductions, des diverses contributions de Parrish Smith (en solo, comme sur Virgin Of The World, ou en duo avec Mark van de Maat sous l’alias Volition Immanent), du Forsaken de Zaliva D, à la techno lente et industrielle. Et puis, certaines sorties lorgnent franchement vers l’expérimental : la première compilation KHCC001, par exemple, où l’on retrouve l’univers horrifiant mais fascinant de Beau Wanzer, les 19 minutes de voyage sonore avec Seg Bythos, le disque d’edits de Murray CY, entre l’expérimental et la techno industrielle, l’ambient de Philipp Otterbach dans The Rest is Bliss, … 

De l’italo, de la cold wave, de la techno industrielle, du punk, de l’ambient et toutes les combinaisons, sous-genres et hybridations possibles. Tous les goûts et les sensibilités semblent avoir droit de citer, si tant est que les guitares et les boites à rythmes vous intéressent. Pourtant, malgré cette indubitable et immense variété, chaque disque relève de près ou de loin d’un même univers.

L’inquiétante étrangeté

Une ambiance, un cadre narratif, un storytelling musical, presque : c’est dans cela que réside toute la cohérence du label. Des disques disco aux albums expérimentaux, on retrouve toujours ce dénominateur commun : une ambiance sombre, du bizarre, l’envers du monde, l’upside down – on s’y croirait. Plusieurs éléments y concourent ; les mots et paroles, parfois samplés, dont le volume important n’est pas si fréquent dans la musique électronique ; les distorsions, qui teintent toutes choses d’une lueur de bizarre ; les synthétiseurs, qui ajoutent une pointe de mélancolie ; et finalement une certaine esthétique punk et bruitiste, renforcée par la recherche d’un sonore très tactile. L’écoute est organique, palpable, épaisse.

La narration apparaît souvent à travers les samples – ou les échantillons de voix, paroles et discours utilisés. On en retrouve presque dans chaque sortie du label, et ils installent presque automatiquement une ambiance Knekelhuis : un monde parallèle, souterrain, mélancolique. Dans « Romance », de Dynamite Winter Palace, la voix samplée est celle de Gorbatchev devant le parlement russe en août 1991 : forcément, on y décèle un petit parfum de fin de règne – ici, la chute de l’URSS. Chez Pagan Sector (Hermopolis Magma), les samples rétrofuturistes participent aussi largement au cadre narratif : sans être des paroles, l’esthétique à laquelle ils renvoient est assez claire, évoquant ces vaisseaux spatiaux que nous avions déjà à Detroit. Dans « Caustic Cunts » de AgeM (Murray CY edit), la conjugaison des samples est carrément à l’origine de la structure rythmique. Dans « It’s later than you think » de Further Reductions, tout tourne autour d’un sample, de cette voix obsédante, chuchotante, étrange car à la fois robotique et sensuelle.

Impossible aussi de ne pas citer EYE : il ne s’agit pas, dans leurs morceaux, de samples ; et néanmoins, coformément à la structure habituelle de la pop, la voix est au centre. Sauf qu’ici, elle est non seulement mélancolique, mais aussi très souvent désespérée, bouleversante même. Il n’est alors plus question seulement d’une ambiance, mais d’un vrai récit. On vous raconte une histoire.

 

Du bruit, du punk et des sons haptiques

L’ambiance et le cadre narratif naissent d’abord des mots et des paroles ; c’est ce qu’il nous touche directement. On comprend les mots, les phrases et leurs sens. Mais les sons nous renvoient tout un tas d’autres images, plus indirectes et subjectives et créent tout autant des sentiments complexes.

L’étrangeté naît aussi par la musique et ses utilisations, ses transformations. L’une d’elle est la distorsion. Ce processus, qui consiste à transformer un son normal, une consonance, pour le rendre « bizarre », tord les sons. Dans « Mucho Mucho », de EYE, la voix est au centre : mais elle n’est pas simple voix. Le son est travaillé jusqu’à la saturation, distordu, pour lui donner un effet de proximité distante – et cette distorsion est sans doute ce qui donne un accent si désespéré. Dans « It’s Snowing », chez Violent quand on aime (Violent quand on aime, 2018), ces sons distordus ouvrent un dialogue étrange entre les différents samples. Il est alors question de pluie et de neige, deux éléments naturels qui font partie de notre quotidien mais qui, par cette transformation, relèvent d’une certaine étrangeté. Même chose dans « I don’t know », issu du même EP : les sons sont juste assez tordus, désaccordés et malmenés pour déranger l’oreille. Pour dé-conforter.

Tout ceci se double d’une certaine esthétique punk, quasi bruitiste : l’exploration sonore ne cherche pas à se maquiller derrière le beau son. Et ce qui rend cet univers si palpable, c’est précisément les sons. On retrouve, dans toutes les sorties Knekelhuis, un très gros travail sur le design sonore, sur la « tactilité » d’un son : tout semble littérallement à portée de main.

On parle alors de sons haptiques – ils semblent frapper, racler, frotter, rouler dans nos oreilles. Les timbres imitent des textures rugueuses, un grain sonore rêche. Dans « The Corpse Fell Into The Hourglass », de Pagan Sector (Hermopolis Magna), le rythme est instable, largement fondé sur les contretemp qui trouve son contrepoint dans le timbre profondément rêche. La compilation KHC001, dans sa dimension expérimentale, pousse très loin ce travail sur le timbre : Beau Wanzer, notamment, est l’expert de ce type d’approche – à écouter, « Cellphone Calamity », ou bien « Track 3 » de Volition Immanent.

De même, dans « Seven », de Parrish Smith : outre le pattern rythmique très convaincant, le producteur joue sur le contraste entre un son proche de celui d’une balle de ping pong, plutôt rond, doux, et des vagues de frottements irréguliers. Dans « Who’s this Face », de Maoupa Mazzocchetti, la structure rythmique elle-même est carrément construite par la conjugaison de divers timbres, et la tension du morceau vient précisément de l’écart entre ces sons. Fatalement, cette dimension tactile du son rend la musique davantage présente car sensorielle.

Melancholia

Malgré tout, à l’intérieur ce cadre narratif tortueux, retourné, « upside down », on ne s’y sent jamais totalement perdu. C’est ce qui rend Knekelhuis si intéressant : l’inquiétante étrangeté et le bizarre sont toujours contrebalancés par une douceur qui rend tout très mélancolique. On l’a déjà dit pour EYE, mais on peut le dire encore : c’est bizarre, et pourtant bouleversant. De même chez De Ambassade qui déploie une coldwave sombre – par définition – et qui ne se départit pas d’une certaine beauté.

D’où vient-elle, cette mélancolie ? De l’utilisation de synthés, le plus souvent : dans « Kyoto » de Maekkot (KHCC001), le sifflement obsédant et les rythmes breakés sont adoucis par la profondeur des synthés. Dans « Pink is Orange » de As Longitude, les synthétiseurs irisés, étincelants, contrastent avec la saturation des basses, tout comme dans « Blauer Part ». Ou encore dans « Voorbenachte Rade » de Victor de Roo, les synthés oscillent entre l’épique et le mélancolique. Parfois, cela vient des choeurs : « Geen Genade » de De Ambassade, « Romance » de Dynamite Winter Palace.

Ça racle, ça tape, ça dérange et nous bouscule dans notre écoute. Et pourtant, on y replonge à chaque fois, avec le même plaisir : peu de labels parviennent à trouver cette ligne fine, ce point de chute reconnaissable entre mille et pourtant si vague entre étrangeté, bizarre et beauté. Une mélancolie assumée sans être revendiquée mais qui fait de Knekelhuis un label profondément attachant, car étrange. Une sorte d’équivalent musical des écrivains ou peintres du 18ème siècle, mais de nos jours. Un romantisme qui ne souffre d’aucun cadre et d’obligations de résultats. Surtout, la maison de disque nous dit en creux un joli message : on peut être différent, à la marge même et être écouté, compris, aimé.