C’était il y a à peine trois semaines. 17h pétantes, dans la Grande Halle de La Villette où se tenait  le plus excitant des festivals de musiques indés en tout genre. Dans la pénombre de ce lieu gigantesque de la taille d’un terrain de football, se presse environ un millier de personnes encore trop peu nombreuses pour donner une impression de salle comble. Un millier de spectateurs passionnés et curieux qui comme nous, s’étaient dépêchés pour ne pas manquer l’ouverture du dernier jour du Pitchfork Festival avec le concert du trio parisien, Isaac Delusion. 

Les premières notes ont un effet hypnotisant et c’est sans difficultés que l’on se laisse porter par l’univers du groupe et leur folk psyché-électronique. La voix de Loïc, qui parfois nous rappelle celle d’Antony Hegarty leader d’Antony And The Johnsons mais avec une invitation au rêve et à l’évasion et non au suicide et à la dépression, vient se poser avec justesse et harmonie sur le groove de la basse de Nico et les beats enivrants balancés par Jules derrière son ordinateur. Trente cinq minutes de concert, que l’on aurait aimé voir se prolonger, et dont on retient surtout l’énergie et la maturité de ce groupe de 24 ans de moyenne d’âge et les magnifiques morceaux tirés de leur excellent nouvel EP « Early Morning » qui sort ce lundi 26 Novembre.

C’est avec beaucoup de plaisir que l’on a pu rencontrer les trois membres d’Isaac Delusion à peine descendus de scène, et  accompagnés de Qosmonaut, leur manager. Posés comme une bande de squatteurs dans la loge de Disclosure qui n’étaient pas encore arrivés, ils nous en ont dit un peu plus sur leur groupe, leur début, cette année assez chargée pour eux, leur voyage à New-York, leur nouvel Ep,… Rencontre avec le groupe français d’indie le plus prometteur de l’année.

– Alors ça fait quoi d’ouvrir le dernier jour du Pitchfork Festival ?

Loïc : C’était vraiment cool, il y a eu du monde même si on a joué en premier, tout s’est bien passé.

Jules : Le son était très bon, on pensait qu’on allait jouer devant une salle vide parce que juste avant de monter sur scène il n’y avait personne. Mais dès qu’on a commencé à jouer les gens sont arrivés et ça s’est rempli rapidement.

– Pourquoi avoir choisi ce nom : Isaac Delusion, quelle est sa signification ?

Jules : C’est une prophétie légendaire qui date de l’époque des Jacobins. Mais en réalité le sens premier de cette prophétie s’est perdu au cours des siècles et on est à sa recherche. Voilà pourquoi on s’est appelé Isaac Delusion.

Loïc : Isaac Delusion = E = fils d’Abraham = dièse = le ciel = gravité

– Racontez-nous comment le projet s’est monté, comment vous avez commencé à jouer ensemble et à donner vie à Isaac Delusion ?

Jules : Loïc et moi on est ami depuis dix ans, on s’est connu au collège. Il y a trois ans on a commencé à faire du son ensemble. Loïc lui avait un groupe qui était plus dans le genre folk-rock. Moi j’étais plus dans le hip-hop, je faisais des instrus tout seul. A partir de là, on s’est dit qu’il fallait qu’on fasse un truc ensemble. On a pris Nico comme ingénieur du son, qui était à la base le grand-frère d’un pote à nous. Un jour avec Loïc on est allé le voir en concert avec son autre groupe et on a trouvé qu’il jouait plutôt bien de la basse. On s’est dit que ça serait plutôt cool s’il venait jouer avec nous pour nos lives. On a essayé et ça a tout de suite collé.

Nico : Tu as oublié de dire que j’avais une bonne dextérité dans les doigts…

Jules : Ensuite, on a donc sorti quelques sons qui étaient pas mals, mais ça restait encore jeune comme projet. Puis on a rencontré Cracki et c’est à partir de ce moment-là qu’on est passé aux choses sérieuses : ils nous ont produit, ils nous ont poussé à sortir un EP et ont fait plein de choses pour nous pour aujourd’hui pouvoir jouer sur la scène du Pitchfork.

 

 

– J’ai lu dans le Tsugi du mois d’octobre (sur lequel vous apparaissez en couverture) que votre héros est Neil Young. Je me demandais donc comment est-ce que vous arrivez à faire votre musique et à avoir ce style folk, électronique et planant à la fois, tout en ayant Neil Young comme influence ?

Loïc : Neil Young c’est notre héros à Nico et moi. C’est mon père qui m’a fait découvrir et je baigne dans son son depuis que je suis tout gamin. C’est une personne que j’admire beaucoup pour sa simplicité, son charisme et parce qu’il est toujours resté authentique avec les années. Je l’ai vu il y a trois ans au Grand Rex, la salle n’était pas bondée à ma grande surprise. J’étais à trois mètres de lui, il a pris sa guitare acoustique et a joué presque ses plus grands classiques. C’était magnifique et ça m’a tellement ému que j’en ai eu les larmes aux yeux.

Jules : pour en revenir à la question, je pense que c’est le mélange des styles. Moi Neil Young ce n’est pas du tout mon héros même si j’adore ce qu’il fait. Moi j’ai commencé par le reggae, puis ça a été le hip-hop, la black music,… On a tous des influences différentes qui se sont plutôt bien mélangées ensemble. Le son d’Isaac Delusion c’est une espèce d’alchimie entre nos trois univers. On n’essaye pas de convaincre les autres quand on sort un morceau, ce qu’on fait est très personnel et représente vraiment ce que nous sommes.

Qosmonaut : c’est vraiment ce qu’on essaye de faire avec Cracki et les groupes qu’on signe en fait. Quand on fait chanter Loïc sur un morceau de Larcier, quand Nico vient jouer de la basse sur une chanson de L’Impératrice,… Le mélange des genres.

– Quand vous composez du coup comment ça se passe ?

Nico : Tout part de moi et de ma grosse basse. En général je sors une ligne assez fabuleuse et les deux autres se calent sur moi, ils n’ont pas le choix. Ma « Booboo Basse ».

Loïc : Quel menteur ! Ce qu’il se passe en vrai quand on compose : en général ça part d’un sample que moi je crée et que je file ensuite à Jules. Jules lui, apporte sa touche : un beat, une basse, des effets, des mélodies supplémentaires,… Après il y une sorte de ping-pong qui se crée entre nous deux : on se renvoie le morceau avec des petits trucs qu’on a chacun rajouté pour essayer d’arriver à quelque chose qu’on aime tous les deux. Quand tout est fini, au dernier moment, on rajoute la voix et la basse.

– Vous revenez de dix jours à New-York, comment ça s’est passé ? C’était un rêve pour vous d’y aller en tant que musicien ?

Loïc : C’était incroyable ! On a joué dans de supers endroits, on a pris notre pied. On a été rassuré aussi par le fait que notre musique pouvait plaire aux Américains, ce qui n’est pas facile quand tu es un groupe français qui en plus chante en Anglais. On va sans doute retourner là-bas dans quelques mois pour faire un gros festival à Austin au Texas, le South By Southwest, visiter la côte ouest. Ce ne sont que des plans pour le moment, mais qui risquent de se confirmer bientôt.

Jules : On avait un peu d’appréhension en arrivant c’est vrai, mais ça s’est très bien passé. On est allé là-bas à la base pour rencontrer notre éditeur, Round Hill Music. C’est grâce à eux qu’on a pu jouer au CMJ Festival. On a eu plein de bons retours et des propositions de deals avec des labels, des bookeurs, des médias,… donc c’était plutôt cool, ambiance très amicale, on a même laissé un éléphant Cracki dans l’appart de notre éditeur chez qui on a dormi pendant ce séjour.

 

– Est-ce que votre passage a été aussi ravageur que celui de l’ouragan Sandy ?

Jules : Après nous c’était le seul truc qui restait à faire ! Après Isaac, le déluge !

Nico : Isaac tu vois ça a une origine biblique, ça reste donc dans le mysticisme. Ils auraient dû l’appeler l’ouragan Isaac d’ailleurs.

Jules : Il y en a déjà eu un !

Loïc : On a fait un concert dans une super salle à Brooklyn qui s’appelle Glassland. On avait prévu d’y retourner mais la salle doit plus ressembler à une piscine maintenant ! Du coup je me suis imaginé un concert où tout le public serait dans des bateaux pneumatiques individuels et nous flottant au milieu de la salle avec nos instruments.

– Parlons un peu de « Early Morning », votre prochain EP qui va sortir dans quelques jours. Quelle a été la couleur musicale que vous avez voulu lui donner ? Est-ce que « Early Morning » reste dans la continuité du précédent EP « Midnight Sun » ou est-ce que vous avez voulu apporter quelque chose de vraiment différent ?

Loïc : Pour moi ça reste dans la continuité de « Midnight Sun » mais avec beaucoup plus de travail. On a mis deux fois plus de temps à réaliser cet EP, c’était pas mal de boulot justement pour réussir à faire quelque chose de cohérent et de mettre la barre un peu plus haut. Sur le premier au final, je me rends compte qu’il y a pas mal de failles et de choses à améliorer. Etre musicien pour moi c’est un éternel perfectionnement.

Nico : Le premier EP n’est pas forcément représentatif de tout ce qu’on peut faire, de tous les morceaux qu’on a composé, comme on a un style avec plusieurs faces et plusieurs influences comme on te l’a dit toute à l’heure.

Jules : Je pense que « Early Morning » justement est un beaucoup plus gros mélange de styles. Cet EP est beaucoup plus varié que le premier, même si sur le premier il y avait déjà des chansons différentes. Là c’est un peu plus électro, un peu plus hip-hop, il y a un côté funk aussi. Comme on est un groupe assez jeune qui s’est formé il n’y a pas si longtemps que ça au final, on est encore en train de chercher la musique qu’on veut faire. On n’a pas de style défini, on essaye des trucs, parfois ça fonctionne, d’autres non.

– C’est vrai que vous êtes un groupe assez jeune ! Comment est-ce que vous avez vécu cette reconnaissance soudaine et cet engouement par le milieu de la musique et tout ce qui s’est passé pour vous en moins d’un an : Pitchfork, Nova, Tsugi, New-York,… ?

Jules : C’est un peu bizarre je t’avoue et on a du mal à réaliser tout ça encore. Il y a des bonnes nouvelles qui tombent tous les jours presque et c’est génial. On est sans arrêt dans une énergie positive, sans avoir le temps d’en redescendre. C’est vrai que ça s’est enchaîné vite mais on ne va pas se plaindre quand même ! Et ce n’est pas pour ça qu’on a pris la grosse tête parce que ça ne fait vraiment pas longtemps qu’on est là.

Loïc : Une anecdote pour te montrer que tout est allé super vite : l’année dernière je voulais aller au Pitchfork et il n’y avait plus une place. J’avais les boules et je bavais sur cette programmation de dingue. J’étais vraiment à mille lieux de penser qu’un an après on allait y jouer avec des artistes comme James Blake, Grizzly Bear, Tellier,… Notre premier concert était en janvier et c’est vrai que c’est curieux comme sensation de passer à de petites salles à La Grande Halle de La Villette en un peu plus de six mois. Mais comme disait Jules, on ne va pas se plaindre quand même !

 

 

– Dans tout ce cheminement et cette évolution, dans quelles mesures pensez-vous que votre label, Cracki Records, a bien fait les choses ? Qu’est-ce que ça vous a apporté de signer avec eux et pas avec un autre label ?

Loïc : Je pense que ce qui a fait que ça a bien fonctionné avec Cracki c’est que c’est un label qui a commencé et grandi avec nous. On a à peu près le même parcours : il y a six mois ils étaient au même stade que nous, dans l’anonymat. Du coup c’est très salvateur parce qu’il y a une vraie entraide entre nous et une émulation perpétuelle. C’est un travail collectif, ils nous aident, on les aide. Ce n’est pas comme si on était sur une grosse major avec déjà des grands noms.

Jules : C’est des mecs qui ont vu loin tout de suite, qui ont le « street way » comme on dit en Anglais ! Ils sont jeunes mais ils ont l’œil et l’oreille affutés et ils ont su venir nous chercher et nous mettre en avant. Limite, ils ont prétendu être déjà un gros label alors que rien n’était monté, et prétendre qu’on était un groupe de ouf alors qu’on n’était rien et qu’on venait de commencer. C’est grâce à ça qu’il nous est arrivé tout ce qu’il se passe depuis plus de six mois. Ils ont vu grand, ils ont fait ça en grand et ils ont fait ça bien.

Nico : C’est un label à découvrir avec de beaux artistes et de belles productions. Il y a L’Impératrice qui vient de sortir, Schlutz and Forever qui arrive ensuite et plein d’autres supers trucs.

– Les projets à venir ?

Nico : L’Ep tout d’abord qui ne va pas tarder à arriver ! On a aussi le projet de faire un album d’ici à 2013 et on espère tout tourner un maximum un peu partout pour faire découvrir notre musique au monde entier.

– Si vous deviez définir votre musique, vous diriez quoi ?

Jules : Electro,

Nico : Pop,

Jules : Hip-hop,

Nico : Funk,

Jules : Psychédélique,

Nico : Folk,

Jules : Indie,

Nico : Smooth,

Jules : Love, l’amour !

Nico : Eléphantesque !

Early Morning (Ep) / Cracki005

Disponible le 26 Novembre 2012

Pour plus d’informations: Cracki Records / Isaac Delusion / SoundcloudiTunes