Thomas Melchior, pourrait facilement être qualifié d’homme insaisissable. Présent dans l’industrie des musiques électroniques depuis les 90’s, il a été membre de projets musicaux hétéroclites en commençant par son premier alias Ohm, jusqu’à sa collaboration Vulva Yoni sur Warp ou son projet culte  Soul Capsule aux côtés de Baby Ford. Toujours en retrait des médias et du star-system qui nivelle les musiques électroniques par le bas, rétrospectivement, après vingt ans d’expérience il peut s’enorgueillir d’une carrière exemplaire. Il a constamment alimenté les bacs à disques de musiques de qualité sans ne jamais trop en dire, sans ne jamais trop se dévoiler et surtout sans faire de compromis.

 Si le travail d’un artiste sincère s’avère être la plus belle mise à nu que nous puissions admirer, chacun des disques de M. Melchior montre bien que s’il semble peu expansif, il se place malgré tout plus dans l’action que dans la contemplation.  En vingt ans de carrière, il a composé des tracks mythiques à faire pâlir n’importe quel digger, et pour cause la plupart de ses vinyles valent aujourd’hui une fortune sur Discogs. Fort d’un CV long comme un bras, le producteur allemand a signé sur différents labels de renom tels que Trelik, Perlon, Smallville Playhouse ou encore sur son propre label Aspect Music.

Si aujourd’hui cet artiste est beaucoup plus présent dans les djs booth du monde entier qu’il n’y a quelques mois, nous avons profité de sa performance à quatre mains  avec Bruno Pronsato lors de la mémorable soirée Absent, pour l’interviewer et essayer d’en savoir un tout petit peu plus sur ce phénomène capable de retourner un dancefloor comme de produire des romances house d’une rare beauté.

Melchior Productions Ltd. – Her Majesty

– Bonjour, peux-tu te présenter ?

Thomas Melchior : Salut je suis Thomas Melchior, et je suis très content d’être à Paris.

 – Tu as commencé ta carrière dans les années 90 sous l’alias Ohm à l’arrivée de la Techno. Qu’est-ce qui t’a stimulé à produire de la techno ?

Thomas Melchior : C’était une musique qui sortait de l’ordinaire, parfaitement factuelle, son message est compréhensible essentiellement à travers le rythme. Avant d’écouter de la Techno j’écoutais énormément de musiques étranges telles que de l’Abstract, mais je pense qu’avec l’arrivée de la house et de l’acid house les musiques électroniques sont devenues beaucoup plus fonctionnelles, faciles d’accès et compréhensibles. Il était beaucoup plus simple d’insuffler de l’abstraction à ces genres musicaux.

– Durant ta jeunesse tu as joué dans des groupes, comment a évolué ton processus créatif en studio lorsque tu es passé du travail en  groupe à toi et ta propre création ?

Thomas Melchior : Dans un groupe, il n’y a toujours qu’une ou deux personnes qui dirigent et le problème c’est que tu ne peux jamais obtenir du reste du groupe exactement ce que tu veux donc tu réduis le groupe à une ou deux personnes et tu obtiens plus aisément ce que tu veux. Tout le monde a ses propres opinions, donc, à deux ou tout seul, tu t’approches forcément beaucoup plus facilement du résultat.

Cinderfella LTD – Time

– Par la suite tu t’es impliqué dans le projet Vulva Yoni. Comment tu as travaillé avec Tim Hutton au cours de ces 3 albums ?

Thomas Melchior : On travaillait d’égal à égal que ce soit sur scène au niveau des idées musicales ou de la direction du duo, mais c’était plus un projet visionnaire.

– Tu es passé d’une approche techno à une approche expérimentale que s’est-il passé ? Qu’est-ce qui a motivé ce changement ?

Thomas Melchior : Je ne vois pas ça comme quelque chose d’expérimental je vois ça comme une approche normale. C’est ma façon de le voir et surtout de l’entendre.

– Qu’est-ce qui selon toi est quelque chose de normal dans ce cas-là ?

Thomas Melchior : Quelque chose d’intéressant.

– Est-ce ta rencontre avec Baby Ford qui t’a donné une approche plus club de la musique électronique ?

Thomas Melchior : Oui carrément Peter faisait de la musique beaucoup plus conventionnelle, beaucoup plus axée disco. C’est le genre de trucs que j’avais tendance à rejeter au début. Dans le disco il y a cette sorte de beat qui te fait danser. Je considérais ça comme trop inintéressant pour moi au départ puis j’ai décidé de me concentrer sur la partie qui me semblait la plus intéressante de la musique dansante.

– Quel a été son rôle dans ta carrière ?

Thomas Melchior : Il m’a appris la discipline et la concentration que ce soit sur scène ou en studio.

– Tu as énormément voyagé depuis ton enfance aux USA et les multiples pays où tu as séjourné,  penses-tu que cela a influencé ton approche de la musique ?

Thomas Melchior : Oui je suppose sur certains aspects. Tous ces inputs musicaux que j’ai pu écouter durant mon enfance et toute ma jeunesse. La musique classique, l’abstract, c’est changeant…

– Chez toi écoutes-tu toujours de la musique électronique ? 

Thomas Melchior : Oui bien sûr!

– Peux-tu nous présenter Soul Capsule ?

Thomas Melchior : L’idée était de faire de la belle musique sur laquelle danser. Finalement, c’est toujours la même histoire.

Soul Capsule – Lady Science (NYC Sunrise)

– Et travaillez-vous toujours dessus avec Baby Ford ?

Thomas Melchior : Évidemment, mais  moins, du fait de la distance. Je vis à Berlin  maintenant et Peter est à Londres.

– De vous deux, qui est venu à la rencontre de l’autre ?

Thomas Melchior : C’est Peter qui m’a proposé ce projet.

– Et qui fait quoi dans ce projet ?

Thomas Melchior : Il n’y a aucune règle, aucune contrainte.

– Aujourd’hui la plupart des disques de Soul Capsule valent plus de 100 euros sur Discogs avez-vous pensé à faire un repressage ? 

Thomas Melchior : Oui, dans quelques semaines on represse le Trelik numéro 11.

– Lorsque tu vas en studio as-tu une idée ou un concept ?

Thomas Melchior : Non l’idée est juste de me divertir.

Thomas Melchior & Luciano – Father

– Tu utilises des softwares ou de l’analogique ?

Thomas Melchior : Pour le moment j’utilise plutôt des softwares  que je mélange avec de l’analogique. Mais il y a plus de limitation avec le hardware tandis qu’avec les logiciels, j’explore pour en tirer le meilleur.

– Peux-tu nous expliquer le titre de ton dernier album «  No Disco Futur »?

Thomas Melchior : C’est un truc du passé. J’entendais souvent dire que ça n’aurait pas d’avenir. C’est également une petite plaisanterie avec un trait d’ironie.

Tu es aujourd’hui probablement l’un des artistes les plus représentatifs du label Perlon, qu’est-ce que ce label représente pour toi ?

Thomas Melchior : Perlon ?  Un label qui a fait et continue à faire des choses intéressantes.

– Quel est le premier conseil que tu donnerais à un jeune producteur ?

Thomas Melchior : Pense à ce que tu fais et ne le fais pas juste pour les filles.

– Tu as commencé à faire de la musique pour les filles ?

Thomas Melchior : Moi non, mais il y a beaucoup d’artistes qui pensent que c’est une sorte de gratification instantanée.  Ce qui peut l’être finalement vu que tu peux aujourd’hui t’imposer rapidement comme « artistes », mais après deux ans je pense que ce mode d’évolution de carrière doit être extrêmement ennuyeux. La musique, ça doit avant tout venir du cœur.

– Quelle est ta gratification lorsque tu fais de la musique ?

Thomas Melchior : La fantaisie!

– Un dernier mot ?

Thomas Melchior : «  Keep It Funky »

Melchior & Pronsato – Puerto Rican Girls

Bruno Pronsato est un artistes qu’on qualifiera de discret. Producteur actif depuis le début des années 2000, il était au Trabendo le 5 octobre dernier lors de la soirée Absent pour un live à quatre mains avec son collègue Thomas Melchior. Reconnu pour ses tracks hors format, sur des labels tels que Musique Risquée, Orac ou encore Hello Repeat, nous avons aussi eu la chance de le découvrir par sa collaboration hypnotique avec Daze Maxim sous l’alias « Others ».

De là, nous avons pu découvrir plusieurs de ses projets tels qu’Half Hawaï avec Sammy Dee ou encore son fameux duo Public Lovers avec Ninca Leece. Il tient d’ailleurs avec cette dernière son label The Songsays essentiellement destiné à ses propres morceaux. Question plan de carrière on ne pourra pas dire que ce Berlinois d’adoption ait suivit un schéma classique, Steven Ford de son vrai nom est un personnage à multiples facettes. S’il a toujours eu un succès d’estime et le respect de ses pairs, il est cependant rarement sur les devant de la scène. Entre ses multiples collaborations jusqu’à son travail solo en IDM, il est toujours plaisant d’écouter ses productions. Il nous a semblé intéressant d’en savoir plus sur l’état d’esprit de cet artiste.

– Salut Bruno peux-tu te présenter ?

Bruno Pronsato : Salut je m’appelle Bruno, je joue à Paris ce soir aux côtés de Thomas Melchior.

– Tu as commencé la musique à Seattle, peux-tu nous en dire plus ?

BP : J’ai commencé à faire de la musique lorsque j’avais 16 ans. A l’époque j’étais batteur dans des groupes de punk rock.

– Aujourd’hui es-tu toujours attaché à cette musique et aux truc un peu shoegaze ?

BP : Oui je pense que la plupart des musiques auxquelles je suis attaché en ce moment sont plutôt rock initialement.

– Penses-tu que ces influences se reflètent dans ton travail sur un album comme « Lovers Do » ?

BP : J’aurais aimé que ça soit le cas  mais je pense que c’est tellement noyé derrière l’aspect électronique de ma musique.  Par exemple mon album favori c’est « Entertainment ! » de Gang of Four, ça a été une grande source d’inspiration pour la gestation de mon album « Lovers Do ».

Others ( Bruno Pronsato & Daze Maxim) – Take 1

– Es-tu à l’aise avec ta musique ?

BP : Je pense qu’aucun compositeur n’est à l’aise avec sa musique et s’ils le sont généralement ce sont des artistes proches de la mort ou sur la fin (rire). J’ai toujours pensé que ma musique pouvait être perfectible et qu’il y aurait toujours un élément à améliorer. Quelque chose doit sonner différemment, le kick drum, la bassline ou un autre élément. Bref personne n’est complétement satisfait de la musique qu’il produit et moi le premier.

– Dans une précédente interview tu disais que tu étais content car même un an après la sortie de ton album tu pouvais toujours l’écouter.

BP : Oui mais ce n’est pas parce que tu peux toujours l’écouter que tu en es nécessairement satisfait. Cela signifie juste que c’est de la musique que tu ne vas pas jeter.

Bruno Pronsato – Open Your Eyes

– Oui mais cela ne signifie-t-il pas qu’il y a eu un progrès? 

BP : Oui car au fil du temps passé à faire de la musique tu acquiers malgré tout une certaine aisance qui te permet d’être plus satisfait de ton son et de ce que tu veux exprimer.

-Était-ce facile de commencer les musiques électroniques à Seattle ?

BP : Bof, non à Seattle il y a une véritable scène indie rock mais la scène club n’existe pas. C’était très difficile de faire quelque chose et surtout d’en tirer quelques gratifications par la suite car même si tu avais fait une superbe prestation il n’y aura jamais personne pour t’applaudir.

– Comment as-tu réussi à quitter Seattle ?

BP : J’ai eu de la chance, en Europe mes disques se sont bien vendus ce qui ma donné l’opportunité de traverser l’Atlantique et de faire mon petit chemin en tant que Bruno Pronsato. Mais si je n’avais pas pu aller en Europe j’en serais jamais arrivé là. Travailler en Europe ça m’a permis de me sentir plus confiant par rapport à ma musique, d’avancer et de faire des rencontres comme celle avec Thomas Melchior.

– Public lovers, Half Hawai, Franco Cinelli, Daze Maxime ou encore Thomas Melchior, le travail à plusieurs semble vraiment important pour toi.

BP : Maintenant oui c’est vrai, comme avec Thomas  j’en ai de plus en plus besoin. Sa musique a changé ma façon de voir la musique électronique. Faire de la musique avec lui c’est que du plaisir, j’appréciais déjà son travail avant de composer avec lui. C’est un grand honneur de faire de la musique avec quelqu’un que t’apprécies et que tu respectes.

Half Hawaii – Bring Back The Love

– Comment es-tu tombé dans la musique électronique ?

BP : Au début j’ai commencé dans la musique électronique avec l’IDM et des labels comme Rephlex, Raster Neuton et Warp. J’ai produit des tracks sur des labels comme Orac aux États Unis. Par la suite j’ai découvert Perlon et là j’ai accroché car ça sonnait bizarrement mais ça restait groovy. Il y avait cette nécessité de retrouver un groove car j’avais également mon approche de batteur. Tu peux également retrouver ça dans les premier Playhouse sinon il faut écouter les premiers Pantytec, les premiers Melchior et les premiers Ricardo Villalobos. La musique de ces artistes a joué un rôle très important dans ma construction musicale. Je suis assez nouveau finalement dans l’univers de la dance music, je ne compose des musiques électroniques que depuis une dizaine d’année.

– Tu es des plus en plus orienté vers une musique dansante, que sur des productions plus introspectives et expérimentales comme tu as pu en faire au début de ta carrière. Comment as-tu opéré cette transition ?

BP : Je ne sais pas, je pense qu’au début tu fais de la musique et tu t’inspires de la musique des gens que tu aimes, comme je te disais je suis profane dans la dance musique. Thomas (Melchior) est là donc j’ai pas trop envie de la flatter, mais j’aime beaucoup sa musique, elle a changé ma perception de la musique dansante. Au début je pensais que cette musique c’était juste une simple rengaine facile à reproduire et a escamoter.  Lorsque tu écoutes « The Meaning » (premier album de Thomas Melchior) ou les premiers Playhouse, tu comprends qu’avoir un son bizarre et pas forcément à la première écoute et conserver un groove qui insuffle une véritable dynamique à un morceau, ce sont deux choses qui ne sont pas forcément antinomiques. C’est ce « paradoxe » qui m’a donné envie de faire de la musique plus dansante.

– Tu as joué ce jeudi à la Gaîté Lyrique, qui est une salle d’expérimentation, comment as-tu appréhendé le public?

BP : Je savais que j’allais jouer en premier. Je connais ce genre de public, je pense que lorsque je fais mon truc je m’en fiche. J’ai la quarantaine, j’en suis plus à m’inquiéter pour ça. A ce niveau-là, si une salle fait appel à  tes services cela implique qu’ils sont au courant de ce que  tu fais. Ils m’ont booké donc ça veut dire qu’ils apprécient ma musique et qu’ils m’ont appelé pour une bonne raison, mon travail.

Public Lover – What She Saw

– Tu n’as jamais eu de mauvaises surprises ?

BP : Si plusieurs, par exemple en 2007 j’ai joué en Sicile, juste après un Dj trance, c’était assez cocasse.

– Qu’est ce que ça t’a apporté de bouger à Berlin ?

 BP : Cela fait huit ans que j’y habite, et ce qui me plait là-bas c’est de rencontrer les gens que j’aime, Zip, Sammy, Thomas ou Ricardo… Pour moi c’est important.

– Aujourd’hui qu’est ce que tu pourrais attendre de ta carrière ?

BP : Je ne sais pas c’est tellement volatile. En ce moment je joue souvent, mais tu n’es jamais à l’abri. Il y a un an ma situation n’était pas la même, je jouais beaucoup moins. Dans ce milieu tu peux être quelqu’un très rapidement puis redevenir personne aussi facilement. Ce qui me fait plaisir c’est juste de pouvoir faire de la musique avec les gens que j’aime.

– Chaque jour qu’est ce qui te pousse à faire de la musique ?

BP : Chaque jour je me lève et je dois composer. Je ne me sens pas entier, je ne me sens pas humain si je ne peux pas faire de musique.

– Quelque chose à ajouter?

BP : Être à Paris et jouer avec Thomas dans cette ambiance ce soir c’est vraiment un privilège.

– Une plaisanterie ?

Thomas Melchior : la vie est une plaisanterie.

Nous Remercions Thomas, Bruno, Mouloud, Ka Lich et Pete pour le temps qu’ils nous ont accordé et la gentillesse dont ils ont fait preuve!

Prochaine soirée Absent w/ Matt John, Vadim Svobada Live et Cristi Cons – Event Facebook / Prévente

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