Découvert avec le CD Frisson qui inaugurait le label Archives Intérieures en octobre 2013, nous avions été interpellés par l’élégance et la finesse des travaux d’Yves De Mey. L’année dernière suite à deux prestations à l’Atonal, ce fut, une fois encore, l’occasion de découvrir un des projets de l’artiste au travers de sa collaboration avec son ami de longue date Peter Van Hoesen et intitulé Sendai. Puis nous avons reçu Grey Branches, un autre projet du producteur belge, résolument techno, mais toujours marqué par sa pertinence et sa signature. 

L’histoire commence avec Eavesdropper en 2002 sur sa propre structure puis Knobsounds puis sur Foton et Morse, mais Yves De Mey ne se montre sous son vrai nom qu’en 2009 notamment avec un album, Lichtung (clairière en français) sur le mythique label de sound design de Richard Carlier, Line. Il rejoint alors les rangs d’artistes tels qu’Alva Noto ou Mark Fell. Ce qui marque chez l’intéressé ce sont ces influences industrielles et ses sons non conventionnels qui rappelle l’electronica des années 2000  et qui se mélangent parfois avec une propreté déconcertante. Son travail pose la question de la place des musiques électroniques. Si beaucoup ne les circonscrivent qu’aux clubs, le travail d’Yves De Mey pourrait très bien prendre vie dans une galerie ou dans un lieu d’une tout autre typologie. Plus encore que le contexte, il pose la question de la posture du producteur, d’où notre engouement quant à cet échange. Paradoxalement, ce n’est ni dans un musée ni dans une galerie que nous avons eu la chance de rencontrer Yves De Mey, mais au Weather Festival avant son set sur la scène Ambient.

– Bonjour, tu es connu pour deux activités, la musique d’illustration et tes travaux dans les musiques expérimentales.
Je préfère ne pas employer le terme de musique d’illustration, car cela pourrait avoir une connotation négative. La musique d’un film ne devrait jamais être une illustration : elle doit mettre en avant l’histoire et l’image, parfois ça peut également être une histoire dans l’histoire.
– Est-ce vraiment différent d’expérimenter pour soi et de composer de la musique avec une visée déjà très précise ?
C’est vraiment intéressant de travailler avec quelqu’un qui a une belle histoire à conter et de voir comme trouver sa place dans cette narration, de trouver un terrain où tout cohabite sans contradiction. Généralement, le directeur me demande de travailler sur l’histoire parce qu’il connaît le genre de sonorités sur lesquels je travaille. C’est une véritable collaboration. J’aime la dramaturgie qu’il peut y avoir dans un film et le fait de le traduire en design sonore.
La frontière entre musique et sound design est souvent très floue. C’est uniquement une question d’atmosphère. Je ne pense pas être un compositeur, même pour un film, je me place en tant que producteur. J’accorde plus d’importance aux sons qu’aux mélodies.
– Lorsque tu crées dans le cadre d’un film ta place d’artiste n’est pas la même que lorsque tu crées uniquement pour toi. Comment gères-tu ça au niveau de l’égo ?
Si tu travailles avec quelqu’un d’autre, tu ne dois pas te mettre en avant. Lorsque, je fais de la musique, il n’est jamais question d’ego, je joue dans mon petit jardin secret. Il n’y a aucune limite, quelle qu’elle soit. Lorsque tu travailles pour un théâtre par exemple, tu dois prendre énormément de paramètres en compte et pallier les attentes du réalisateur. Tu n’es pas là pour imposer ta signature. Il faut voir ça comme un service rendu à quelqu’un qui a fait appel à toi pour ta musique. Les plus beaux résultats sont atteints lorsque l’assemblage du travail du réalisateur et celui du sound designer arrive à créer un tout plus intense et plus complet que les deux travaux pris séparément. Il n’y a jamais d’ego, le but premier va au-delà de ça, c’est l’envie de donner corps à quelque chose de beau.
– Par le passé, tu as déjà travaillé sur des installations au sens que lui accorde l’art contemporain. Comment conçois-tu ce genre de projets ?
Honnêtement, ça fait un moment que je n’ai pas conçu d’installation. Par le passé, je le faisais souvent par curiosité, c’était un défi technique. « Qu’est ce que je peux faire avec ce que j’ai à disposition? ». La plupart du temps, le conservateur t’attribue un certain espace et tu dois penser à des techniques pour transmettre des émotions au travers de cet espace.
Il y a quelques années de ça, j’ai fait une installation dans les vieux docks d’une ville.  Je me suis basé sur la métaphore du chant des sirènes qui attirent les marins, car dès que les marins touchaient terre, ils allaient voir les prostitués. C’était une manière fantaisiste de raconter une histoire par le biais d’un dispositif technique.
– En effet, on dirait que tu es très porté sur la technique et le détail. Comment abordes-tu la notion de complexité dans tes productions ?
Même si de prime abord ça peut sembler compliqué, ce n’est vraiment pas ce que je souhaite. Cela peut-être difficile, car je veux faire de la recherche sonore, mais le but n’est pas de produire quelque chose de compliqué. Je veux juste faire de la musique exigeante où je m’impose des défis. Je connais des gens qui font des choses compliquées juste dans un but de complexité, mais ce n’est pas mon cas. C’est un étrange cas de snobisme qui ne me correspond pas. Je veux juste produire quelque chose qui me correspond. Parfois, cela peut être vraiment simple. Le but n’est pas de faire étalage de ses compétences.

 

– Quelle place prend l’idée de concept dans tes productions?
J’ai fait quelques pièces « conceptuelles », si on peut les appeler ainsi. Par exemple, celle avec Sandwell District où je voulais uniquement utiliser mon système modulaire. La sortie que j’ai faite sur Archives Intérieures a également était faite sous ce même système de contraintes, mais c’était juste parce que j’avais déménagé et que je n’avais pas encore remonté mon studio. Par conséquent, il y avait un enjeu technique qui s’est imposé. Le concept résulte d’un état de fait, mais ce n’était pas prétentieux.
C’est plus une question de limitation que de concept. Je me limite à certains outils pour obtenir certains résultats, mais je ne vais pas me dire, « maintenant je fais un morceau en travaillant sur la couleur bleue ». M’imposer des limitations, c’est facile, car je peux faire beaucoup de choses. Si j’utilisais toutes les machines dans mon studio, je ne pourrais jamais finir un morceau. J’ai donc besoin de faire un choix, c’est le seul concept. Autrement, je ne suis pas quelqu’un de très conceptuel. La seule question que je pose c’est : « Est-ce que ça me convient? ».
– Comment as-tu rencontré Peter Van Hoesen ?
Il y a quinze ans, il organisait des fêtes à Bruxelles et j’ai assisté à quelques une de ses fêtes, mais à l’époque je ne le connaissais pas. Nous sommes rentrés en contact de manière quelque peu accidentelle. On a pris un verre, puis, on a mangé ensemble puis par la suite on s’est mis à travailler ensemble. Le premier Sendai que nous avons faits c’était juste parce qu’il y avait une offre promotionnelle de la part de l’usine de pressage du genre « Envoyez-nous vos masters avant la fin du mois et nous vous les presserons gratuitement. » C’était une super idée au départ, mais nous n’avons jamais respecté la date butoir. C’était en 2005, si je me souviens bien. Nous avons travaillé jusqu’en 2009 avant de sortir quelque chose. Ça fait 10 ans que l’on travaille ensemble !
– Auparavant, tu sortais de la musique sur ton propre label. Qu’est-ce qu’est devenu Knobsounds ?
Ça aurait pu être un label si j’avais porté le projet un plus, mais ce projet est né principalement parce que la troupe de théâtre pour laquelle j’avais fait mes premiers travaux avait besoin de sortir la bande originale. J’ai donc créé le label afin de sortir l’album, car je ne voulais pas avoir à négocier avec qui que ce soit pour sortir ce disque. J’ai fait quelques sorties pour moi et quelques amis puis je me suis arrêté. Le label est mort aujourd’hui, c’est juste le nom de ma société.
– Finalement, le concept de label est vraiment né avec Archives Intérieures, n’est-ce pas?
Pour ce label, l’idée est basique, Peter et moi voulons juste sortir de la musique qui nous plaît et je pense que c’est la seule raison valide pour gérer un label. Nous n’acceptons pas de démos, on recherche nous même les artistes qui nous plaisent et on leur demande s’ils sont intéressés de faire quelque chose avec nous. Le gros avantage de gérer son label est que l’on peut décider du jour au lendemain de sortir quelque chose. C’est très pratique d’avoir Bandcamp, ça facilite vraiment notre commercialisation. Il n’y a aucune ambition de croissance derrière tout ça, le but c’est d’être autonome. Nous n’avons à nous soucier de rien sinon que de la musique. En tant que personnes très entêtées, plus nous pouvons faire nous même, mieux nous nous portons.

– Partagez-vous un studio ensemble?

Non, nous n’avons jamais partagé de studio, Peter vit à Berlin et je vis à Antwerp.
-En tant qu’ingénieur du son, le fait d’avoir  un large panel de facilités techniques et donc un large choix de manières de procéder n’est-il  jamais un frein à la créativité ?
Non bien au contraire, j’ai l’impression d’être la personne la plus libre du monde. Je fais ce que je veux, c’est ma cour de récréation. Je ne pense pas que l’on puisse me limiter à un style particulier si ce n’est les musiques électroniques. Si demain je choisis de faire un album avec de guitare sèche, je peux le faire.

– Comment différencies-tu expérimentation et exploration ?

Ce sont deux choses très liées dans l’histoire de la musique, il y a beaucoup d’expérimentateurs. Je ne me permettrais pas de me qualifier comme tel. Il y a des gens qui ont bien plus expérimentés que je ne l’ai jamais été. Je suis très heureux avec les choses sur lesquelles je m’amuse et je teste, mais j’ai une idée très claire concernant là où je veux aller. La plupart du temps une idée ou un son, une ambiance, c’est un point de départ qui me permet de créer autre chose. J’explore.

– Était-ce facile pour toi de produire Grey Branches ?

C’était compliqué, car je voulais voir comment faire de la techno dancefloor avec mon esthétique. C’était très dur car je ne vais pas en club, je n’ai pas vraiment cette culture. Finalement, l’exercice m’a plu. Il y aura d’ailleurs un album au début de l’année prochaine.

Récemment, j’ai lu dans The Wire qu’en 2015, dans l’industrie de la dance music, personne n’en avait rien à foutre que les gens dansent. C’est une bonne manière d’illustrer le projet. C’est ma vision de la dance music.

 

 

– Pourquoi changer de nom si tu penses qu’Yves De Mey n’a pas de style particulier?

J’en avais besoin afin de m’affranchir de mon travail. De cette manière-là, je pouvais dissocier ce projet de ce que je fais déjà, mais ça reste moi, bien évidemment. Je sentais également qu’utiliser un autre nom également permettait de séparer les approches. Peut-être que pour les gens qui écoutent ma musique ça serait moins confus d’avoir quelque chose de clairement défini. C’était la plus simple manière de procéder.

-Quelle fut ta première expérience musicale?

Ça remonte à bien longtemps, avec mes deux grands frères. Ils avaient 6 et 7 ans de plus que moi. Dans les années 1980 il avait ramené beaucoup de new wave à la maison et des choses comme Simple Mind ou Depeche Mode. Du haut de mes 9 ans, je trouvais ça très cool. Ça me fascinait, j’ai beaucoup écouté cette musique chez moi. À 12 ans, j’ai acheté mon premier synthétiseur, car je voulais faire le son que j’entendais sur les disques et c’est là que ça a vraiment commencé.

– C’est marrant parce qu’il semblerait que Peter et toi ayez le même bagage, mais pas du tout le même parcours. De son côté, il s’est toujours intéressé au club.

Peter et moi avons connu les clubs belges à la même époque, mais je n’avais pas envie de faire de la musique de club. J’étais dans la noise et dans les trucs du style Einstürzende Neubauten. Mais en effet, nous avons énormément en commun. Nous avons les mêmes bases.

– Pourquoi est-ce important pour toi d’être autonome ?

C’est primordial, ça me permet de faire les choses de manière très personnelle. Je pense que je ne serai jamais en capacité de vivre de ma musique, donc pourquoi faire des concessions? Le fait que ça ne paye pas mes factures me donne énormément de liberté. C’est une sorte de bénédiction. Autrement, je ne pourrais vraiment pas faire suffisamment d’argent, là je peux juste passer du temps avec mes machines.

– Qu’as-tu dans les tuyaux ?

J’ai mon prochain album solo sur Spectrum Spools et probablement un nouveau Sendai également. Puis l’album du projet Grey Branches début 2016. J’ai également quelques remix  d’autres projets en cours.