Nous les avions rencontrés en novembre 2016, et loué un excellent premier album : le duo Yussef Kamaal sortait alors son premier – et dernier – album, Black Focus. Depuis, les deux musiciens se sont séparés ; ils n’ont pas, pour autant, cessé le jazz : Yussef Dayes continue la batterie au sein de diverses formations, quand Kamaal Williams, aux claviers, débute une carrière « en soliste » (ou presque), avec un premier album, The Return.

Dernièrement, Kamaal Williams a été très médiatisé : on le connaît aussi sous l’alias Henry Wu, avec des sorties sur MCDE, Rhythm Section, ou encore Eglo Records. Nous avons donc eu l’occasion de le rencontrer lors d’un passage à Paris, pour la sortie de son LP The Return, sur son label Black Focus (un tel nom lui vient de sa voiture, dont il se sert pour « faire le tour du pays »). Un album très attendu, donc : pour le qualifier, Kamaal Williams n’hésite pas à parler de « quelque chose de nouveau, de frais », « inspiré du jazz » mais qui n’en est pas – du jazz, qui aurait été, pour ainsi dire, transfiguré par Londres, sa grime, sa bass music, sa scène hip-hop, son garage ou son broken beat. Au-delà de la question – sans doute un peu stérile – de la catégorisation de l’album, cette façon de refuser le qualificatif de « jazz » est pour Kamaal Williams une façon de montrer qu’il va plus loin. Alors qu’il n’hésite pas à déclarer que « personne n’a encore entendu un album comme cela » (ce qui, en fait, va de soi), nous ne pouvons qu’être déçus. Car cet album n’est pas mauvais, loin de là, mais il serait naïf de le qualifier de visionnaire. Mis à part Catch the Loop, qui joue beaucoup sur les ruptures rythmiques et les changements de tempi, peu de morceaux se détachent du lot des sorties actuelles en jazz et assimilés. Comme Kamaal Williams l’explique d’ailleurs lui-même, il n’a pas, avec ce nouvel album, radicalement « changé de direction » : malgré un trio différent, l’idée était de « garder la même mentalité », avec un son « plus cru, plus proche de la rue ».

Car l’influence de la ville, en effet, est palpable : non seulement les genres musicaux originaires de Londres imprègnent la musique de Kamaal Williams, mais l’atmosphère de la ville en soi (sans se cantonner à la musique) imbibe l’album – le musicien insiste beaucoup sur l’idée de proximité avec la rue. Au-delà de ces influences sonores liées au lieu d’émergence de The Return, Kamaal Williams souligne la place de quelques figures marquantes dans sa formation musicale ; Joe Zawinul et Herbie Hancock, on le comprend, sont cités en premier (« Herbie Hancock is the king », tout simplement). Du côté des influences américaines, le musicien cite également la scène jazz de Los Angeles, incarnée entre autres par Kamasi Washington et Flying Lotus.

Comment, enfin, s’est fait l’album ? Là, Kamaal Williams est fidèle à lui-même : il déclare que « tout ce [qu’il] fait est libre, rien n’est planifié », car « quand on réfléchit trop, ce n’est plus naturel », « cela doit venir du cœur ». Assez naïvement, le musicien enchaîne sur une apologie de la spontanéité dans l’improvisation ; mais revient très vite à des propos moins téléphonés : « ce qu’il en ressort, c’est une sorte de documentation de ce moment-là, quand nous étions tous à improviser chez ma mère ». Intéressant, donc, d’éclairer The Return avec ces propos. Qu’en conclure ? Que l’album, s’il n’est pas foncièrement mauvais – voire, par moment, plutôt bon – ne s’extrait pas avec tant d’évidence de la jungle des sorties actuelles ; que trop de spontanéité cache souvent une certaine absence de réflexion musicale – et l’approbation générale autour du disque n’aide pas à dépasser ce stade. En somme, The Return s’écoute bien, mais ne correspond pas à l’ambition exposée par Kamaal Williams.

Le live, en revanche, marche très bien : les musiciens de Kamaal Williams sont excellents – Pete Martin à la basse, Joshua McKenzie aux percussions. Pour Kamaal Williams, si l’alchimie est si évidente, c’est qu’ils sont tous originaires de Londres ; « nous comprenons tous la musique londonienne », déclare-t-il. Et, comme il le dit très justement, « the chemistry on stage, that’s when the music comes ». En bref : puisque le live est vivement conseillé, vous pouvez aller voir Kamaal Williams et ses musiciens la scène du Macki Music Festival.