Clément Meyer fait partie, avec une poignée d’autres personnes qui se reconnaitront dans ces mots, des acteurs majeurs de la scène alternative électronique parisienne, voire même nationale. Autrement dit, des personnes qui ont réussi à faire bouger les choses à leur manière et qui ont contribué à faire de la vie nocturne et musicale parisienne ce qu’elle est devenue aujourd’hui tout en préservant l’authenticité et la qualité. 

En 2007, Clément Meyer et quelques potes, créent Get The Curse a mi-chemin entre le média et le collectif. Profitant d’une blogosphère encore en développement, le blog devient rapidement leader sur l’actualité des musiques électroniques et forge sa renommée grâce à ses podcast et ses playlists que, nous vous le cacherons pas, avons-nous même beaucoup écouté quand nous étions encore de jeunes adolescents. Puis d’une manière assez naturelle, le blog s’est transformé en label, et Clément est passé du statut de rédacteur à celui de producteur. En 2011 il sort son premier EP, Midnight Madness EP, qui marque le début d’une carrière prometteuse. Il est rapidement est remarqué par ses pairs et durant les trois années suivantes enchaîne les dates aux côtés d’artistes internationaux dans les plus prestigieux clubs européens.

Perfectionniste et minutieux, Meyer n’aime pas faire les choses à moitié et malgré tout cela, il trouve quand même le temps de produire deux autres EPs et surtout de s’occuper de Get The Curse Music qui ne cesse d’enchaîner les sorties et de faire émerger des artistes de qualité à l’image de Low Jack, Tomas More ou encore Crackboy. En Juin dernier et toujours avec un temps d’avance, il lance un nouveau projet intitulé Odd Frequencies, sorte d’émissions de radio hybrides enregistrées depuis le récent studio de Red Bull à Paris. Six mois plus tard, c’est à la Gaîté Lyrique que ce nouveau concept musical s’installera le temps d’une soirée, en proposant une programmation pointue et unique à Paris. Nous avons donc voulu en savoir plus sur ce nouveau concept mais aussi sur son instigateur, Clément Meyer lui-même, dont on n’avait pas vraiment eu le temps de parler depuis nos débuts. Rencontre avec un avant-gardiste.

– Tu as sorti ton premier EP en 2011 au même moment où on a créé Phonographe Corp. C’est marrant qu’on ne t’ait pas interviewé plus tôt ? Tu nous esquivais c’est ça ?

Hahah oui voilà technique de ninja et puis finalement, nos chemins se croisent…!

– Quel bilan tires-tu de ces trois ans ? Pour toi, ta carrière mais aussi avec Get The Curse ?

Question compliquée, il y a forcément énormément de choses à dire. Que ce soit en positif ou en négatif. Pour le côté positif, je suis content que la label ait fait sa part du job en ayant permis à certains artistes français d’émerger: je pense à Crackboy, Low Jack, Darabi, Tomas More, Le Loup, plus récemment D.K, et évidemment moi-même. Pareil pour certains remixeurs qui n’étaient pas forcément des choix évidents à faire sur le moment et qu’on a juste voulu imposer par choix artistique. Madteo, Geeeman ou Lumigraph dernièrement en sont de bons exemples.

Pour ma carrière de Dj et de producteur, ces trois dernières années m’ont permis de jouer dans plusieurs endroits prestigieux, que ce soit le Panorama Bar, Arma 17, Trouw, Fuse, Robert Johnson, Fabric etc. donc c’est forcément positif également. Après, un bilan artistique ne se juge pas uniquement sur la taille des clubs où tu joues sinon ce serait trop facile. En toute honnêteté , j’ai du mal à apprécier la musique de mes débuts. Souvent, les gens me parlent de mes premiers disques et je suis content de savoir que ça les a marqués, mais maintenant c’est comme si ils ne m’appartenaient plus si tu vois ce que je veux dire. J’aime avancer et tester de nouvelles choses, je me sens du coup nécessairement plus proche de ce que j’ai fait avec sur mon dernier maxi sorti.

– Tu lances un nouveau projet qui s’appelle Odd Frequencies et qui sort du format club finalement. Comment l’idée a-t-elle pris forme ? Quelle est la ligne directrice du projet ?

La soirée Odd Frequencies qui va avoir lieu à la gaité lyrique le 13 décembre EST une soirée club. Après, là où tu as raison, c’est qu’elle s’appréhende d’une façon différente de ce que je fais pour ma résidence au Rex qui est un club résolument Techno. Là on explore une voie plus synthétique, plus low tech, il devrait y avoir plus de lives analogiques, plus de vidéos, plus de psyché, plus de modulaire… On profite tout simplement de l’espace proposé par la Gaité Lyrique qui n’organise que dix soirées club dans l’année et qui veut donc quelque chose avec du sens.

Ce projet de soirée fait aussi suite à un projet d’émission radio enregistrée aux studio Red Bull qui a été lancé en début d’année et dont le but était de faire partager des choses inconnues dans un esprit très ludique. Cette émission va continuer en 2014 car j’ai envie de rendre les gens curieux et de faire partager de la musique au-delà de la musique de club. D’autres projets sont en cours dans la lignée d’Odd Frequencies et j’espère pouvoir officialiser ça très vite!

– Producteur, Dj, gérant de label, organisateur d’événements… Tu penses que c’est nécessaire aujourd’hui d’avoir plusieurs casquettes et de mener une double vie pour réussir dans la zik ? 

Ca dépend ce que l’on appelle “mener une double vie” et ça dépend ce que l’on appelle “réussir”. Si c’est avoir un label et être producteur, c’est tout à fait cohérent, si c’est bosser à la banque et faire le Dj la nuit, il y a forcément un moment où tu devras faire un choix…

Clément Meyer

– Actuellement Paris est en train de vivre quelque chose que l’on n’avait pas vu depuis longtemps dans le monde de la nuit. Comment tu penses que ça va évoluer ? Est-ce par soucis de différenciation que vous avez monté Odd Frequencies ?

C’est vrai que les choses évoluent d’une façon incroyable en ce moment à Paris. Je n’ai jamais vu autant de lieux différents, autant de concepts différents et c’est forcément positif. Après, si je dois cracher dans la soupe, je trouve que parfois le concept “lieu secret” prend un peu trop le pas sur la valeur intrinsèque des artistes invités, ça crée un public de gamins principalement là pour se la coller et moins de passionnés qui viennent vraiment pour la musique, c’est dommage … Pour ce qui est du “souci de différenciation”, j’essaie juste de faire ce qui me plait, inviter des gens intéressants musicalement, si les gens perçoivent cela différemment, tant mieux mais “me différencier de” n’est pas mon moteur principal.

– Justement la première édition d’Odd Frequencies fait la différence avec la prog mais aussi le lieu. La Gaité Lyrique fait le pont entre deux cultures, une très bureaucratique (la gestion des musées et les institutions cultures française) puis de l’autre un monde beaucoup plus underground. Penses-tu qu’à l’avenir ce genre de projets puisse se multiplier ?

Comme je te le disais, la Gaité Lyrique organise peu d’évènements club donc forcément, ils cherchent à y mettre du sens, et à y apporter une cohérence avec le reste de la programmation culturelle qui va avoir une approche beaucoup plus institutionnelle et grand public. Effectivement il y a une rencontre qui s’opère avec une esthétique underground, une histoire cachée de la musique électronique des 80’s et c’est ça qui est excitant. On verra à l’avenir s’il est possible de répéter l’expérience.

– Et les artistes, tu peux nous dire quelques mots dessus ? En particulier sur Stellar Om Source , qu’est-ce qui t’a séduit dans sa musique ?

Il y a beaucoup de choses à dire sur eux, moi ce qui m’intéressait c’était de monter un plateau club avec toute une mythologie autour de l’analogique, avec des artistes qui ont un cheminement artistique fort, et qui, à travers leur performance, montrent ce qui les ont conduit à jouer ce qu’ils jouent et à être ce qu’ils sont. Plus concrètement Trevor Jackson vient de sortir coup sur coup 2 mix cds Metal Dance en passe de devenir les références de la musique synthwave/synthpunk en club. Morphosis aura une fois de plus marqué l’année grâce à ses productions et à son label Morphine, peut-être le label électronique le plus visionnaire de ces dernières années. Ses Dj sets sont autant une grande messe techno qu’une rencontre des genres et des sous-genres (de la noise en passant par l’ambient et la musique concrète). Enfin Stellar OM Source est peut-être l’artiste que les parisiens connaissent le moins mais qui vient pourtant d’être nommée album de l’année par Juno. C’est une artiste belge dont les albums sont à la fois cosmiques et très bruts. J’ai vu son live à l’Elevate Festival en Autriche où je jouais il y a un mois, elle rajoute des boites à rythme et des boucles acid, c’est une merveille.

– Comment Get The Curse sera mis à l’honneur au cours de cette soirée ?

Cette soirée à la Gaité Lyrique est avant tout un projet personnel donc on peut le détacher quelque part de GTC, même si évidemment il y a une logique à tout ça et les gens qui aiment GTC devraient y trouver leur compte. Mais on peut vraiment le voir comme le projet de Clement Meyer en parallèle de GTC.

– D’ailleurs en parlant de Get The Curse, vous êtes un des rares labels alternatifs à avoir bossé avec le studio Redbull à Paris ? Comment vois-tu l’avenir des marques dans l’industrie des musiques électroniques aujourd’hui ? Penses-tu que ça soit antinomique à la notion d’underground?

A l’échelle française en effet, mais sachant que Redbull est derrière Boiler Room, on peut dire qu’ il y a un bon paquet de labels qui ont, ces dernières années collaboré avec Redbull. Personnellement, je ne suis pas leur PR mais je trouve que ce qu’ils font jusqu’à présent est bien, c’est un travail de mécénat de long terme. Que ce soit Redbull Music Academy, Boiler Room ou les studios Redbull qui mettent à disposition des conditions d’enregistrement haut de gamme, qui peut nier qu’ils ont rendus service à la musique underground ?

Pour moi , tant qu’il n’y a aucune contrainte créative, je ne pense pas que ce soit antinomique à l’underground car le but est justement de faciliter l’existence de l’underground. Après si un jour, on me demande de faire un Boiler Room avec un tee shirt de la marque et à côté de canettes de Red Bull géantes, ça sera déjà une autre affaire… Pour l’avenir des marques dans l’industrie des musiques électroniques, honnêtement je n’ai pas vraiment d’avis sur la question, tout ça c’est du cas par cas. Le respect du travail de l’artiste doit être la clé.

2013-10-28 - 02h13 - IMG_4517

– Après avoir longtemps été l’un des fers de lance du blogging en France, comment as-tu vécu ton passage de l’autre côté ? As-tu le même regard sur la scène que tu chroniquais avant ?

Tout ça c’est une évolution naturelle, tu es un jeune chien fou passionné de musique et puis naturellement tu veux devenir acteur. Parmi tous les bloggers actuels, il y en a forcément qui font de la production ou qui seront amenés à en faire aussi professionnellement. Si mon regard a changé ? Oui forcément, un peu comme quand tu fantasmes de sortir avec une fille et que 10 ans plus tard, elle est devenue ta femme et t’as fait trois gosses. C’est différent mais c’est bien aussi.

– Qu’est-ce que cette expérience apporté à ta carrière aujourd’hui ?

Beaucoup de podcasts ! (rires)

– Cette scène dont aujourd’hui on parle beaucoup et qui a notamment été mis à l’honneur sur la fameuse « photo de classe » de Trax. Ça a représenté quoi pour toi cet effort de capter cette scène dans le temps ? Et le débat que ça a suscité ?

Depuis un an et le docu RA sur la scène , il y a eu plein d’initiatives allant dans le sens de promouvoir une scène techno parisienne allant des promoteurs aux labels. Cette couverture de Trax est l’aboutissement de tout ça. Pour moi le plus important à ressortir, c’était surtout qu’un magazine national mette en couverture des jeunes qui n’avaient jamais eu l’occasion d’être mis en lumière jusqu’à présent et qu’ils puissent avoir, exceptionnellement un peu de visibilité. Je pense que l’espace de ce court instant où de jeunes inconnus avaient la parole, c’était plus intelligent de mettre en avant cela que de faire passer des mômes de 20 ans, qui n’avaient rien demandé à personne pour des grands méchants capitalistes misogynes et de se foutre de leur gueule. Mais bon, chacun prêche pour sa paroisse on dirait, et ça a toujours l’air d’être plus important que le reste

– En plus d’artistes, on retrouve pas mal de labels sur cette photo. Pour toi, quels sont ceux qui ont le plus d’avenir dans la scène underground française et qui la représente le mieux ?

Des labels comme Antinote, In Paradisum ou ClekClekboom sont des labels et des gens que j’apprécie parce qu’ils sont exigeants et fédérateurs à la fois, c’est quelque chose d’important pour moi. Desire Records me plait bien aussi. Il y a bien sur d’autres labels intéressants mais je pense que la scène label et la scène des producteurs en France (et donc à Paris) est encore à construire. Pour moi c’est d’ailleurs la limite de cette auto-célébration. Les fêtes sont là et sont mortelles, on est d’accord, mais j’attends encore les jeunes producteurs de 20 ans qui vont tout défoncer et les labels qui vont s’imposer vraiment à l’international. Si pour toi la scène parisienne est la plus excitante du moment, alors va faire un tour à Londres, à New York, à Amsterdam, ça risque de te calmer rapidement. Les nouveaux labels excitants et les jeunes producteurs pullulent dans ces villes et pour moi, c’est vraiment ça qui permet de créer une scène locale. Attendons encore un peu avant de s’exciter.

– Un mot à nos lecteurs qui pourrait les convaincre de venir à La Gaîté Lyrique le 13 Décembre prochain ?

Je crois que tout est déjà dit plus haut! Merci Phonographe Corp

 

Retrouvez Clément Meyer sur : Facebook / Twitter / Soundcloud / Resident Advisor

Retrouver Get The Curse sur: Facebook / Twitter / Soundcloud

Odd Frequencies w/ Trevor Jackson, Morphosis, Stellar Om Source et Clément Meyer. Le 13 Décembre à La Gaîté Lyrique (Paris). Pour plus d’informations, rendez-vous sur l’event Facebook.

 Odd Frequencies