DJ Overdose ne se présente plus : l’artiste néerlandais, DJ et producteur, a signé chez des labels renommés, au premier rang desquels figurent L.I.E.S., Lunar Orbitar, Unknown To The Unknown et Berceuse Héroïque. Il est donc difficile d’aborder avec quelque nouveauté sa palette sonore bien particulière. Moins connu et fort récent, le label Rotterhague Records nous permet d’apporter un éclairage nouveau sur sa marque de fabrique.

DJ Overdose et Rotterhague

Fondé en 2018, Rotterhague est créé autour d’un projet, celui de confronter deux artistes de deux villes différentes. Il s’agit, pour chaque sortie, de présenter deux tracks de l’un avec deux tracks de l’autre, chacun sur une face : pas de collaboration, mais une confrontation plus directe, qui donne son nom à la série d’EPs : « When Cities Collide I », II, III et IV. Outre une intense production puisque DJ Overdose, en participant aux trois premiers EPs (sur quatre, sortis en sept mois !), a produit six morceaux pour ce label, ce projet nous offre un angle nouveau sur l’artiste. Pour comprendre pourquoi, il faut se rappeler le style, prononcé, d’Overdose.

Car le musicien est difficilement classable. Il joue admirablement bien avec les règles de la techno, comme avec son évolution temporelle. S’il fallait pourtant le résumer grossièrement, il faudrait mentionner la couleur old school de ses synthés, surtout quand ils sont arpégés ou en nappes (EP Mindstorms [CKNOWEP4]) ; l’utilisation de percussions sèches, surtout dans les cymbales et les snares, héritage des historiques boîtes à rythme Roland (« Higher and Higher » [PNKMN05]) ; ses lignes de basses assez ventilées (“Potje Freaken” [GFP04]) ; et l’emploi régulier d’effets, en particulier de réverbération et de distorsion. DJ Overdose a su répondre entièrement à l’héritage des débuts de la techno, mais en y ajoutant une inspiration hip-hop dans certains motifs (« TableDosedDanceMixed »), une bonne touche de coldwave (EP Time Compensation [LOP04], EP The Future Of The Planet [LDR13]), et une dynamique de techno anglaise, voire de bass music, (“Industry Repeats”, “Comfort Killer”). Un hommage aux années 80 et 90, sans effet de copie : ses productions sont construites sur l’accentuation des traits distinctifs de la techno, et non leur répétition. C’est une manière d’expliquer, selon nous, l’aspect parfois violent de sa musique : quand il accélère le rythme, augmente les effets, distord les sons, charge le spectre sonore, il pousse jusqu’au bout les explorations musicales des années fondatrices. Et, la caricature étant une forme d’accentuation, cela ne va pas sans une pointe d’ironie et de distance, notamment dans certaines lignes de basse – comme dans “Feeding the Fad” et “Probably too commercial” [UTTU074].

Rotterhague Records, terrain de jeu sonore

Les productions de DJ Overdose chez Rotterhague donnent un peu plus de prise à une possible analyse de sa musique, parce qu’elles mettent en avant une seule de ses multiples caractéristiques : son univers mécanique et robotique. Dans ce label, il s’est donné à lui-même un vaste terrain de jeu, pour laisser libre cours à une veine particulière de son talent, que nous nommerons, imparfaitement et par analogie, la veine futuriste. Nous restreindrons notre analyse aux 3 premiers EP puisque DJ Overdose ne compose pas dans le 4e. Soit six morceaux : “Meltdown is imminent” et “We all have bloody thoughts” [RHR001], “Racing all the time” et “Talking Science 2” [RHR002], “Ens realissimum” et “Robotics” [RHR003].

When Cities Collide I, définition de l’identité du label

Les deux premiers morceaux de DJ Overdose contribuent à fonder l’univers musical du label  et à en définir l’identité.

“Meltdown is imminent” plonge l’auditeur dans une atmosphère électrique, mais chaleureuse et rassurante. Le synthé attaqué, gras et soufflé (pulse), aux nombreuses harmoniques, remplit bien l’espace et le réchauffe. Il ne le surcharge pas, grâce à la construction de son thème, à la fois interrompu et continu : il consiste à se lancer en plusieurs reprises, comme s’il s’agissait d’essayer d’aller à la fin de la mesure, et à plus forte raison à la fin du cycle de quatre mesures. Les percussions, dans leur minimalisme, lui laissent très finement la place, sans disparaître mais en le rehaussant d’un formidable clap et d’un kick étouffé, qui assoient le 4x4 et contribuent à la continuité du morceau. Outre de petits accords irréguliers et dissonants, un second thème chaud s’égrène dans les fréquences moyennes, et donne à l’ensemble un aspect un peu plus distant, alors que le synthé du début devient de plus en plus froid. S’il fallait donner à cette track une fonction, ce serait de nous emmener avec douceur et chaleur dans un univers cependant fantastique, dont on perçoit les incursions musicales : ce sera l’univers de Rotterhague Records.

“We all have bloody thoughts” reprend l’ambiance de “Meltdown is imminent”, en accentuant l’aspect étrange. Les premiers arpèges miment ceux de la première track d’une façon plus sèche et plus fermée. Le contraste entre la basse très grosse, qui emprunte sa facture au synthé principal de “Meltdown”, et les sons cristallins qui se déploient en arpèges et nappes, nous donne de plus rudes sensations, et rend l’ensemble plus lointain. Les percussions aussi sont plus rudes, voire rudimentaires ; le clap au deuxième temps s’affirme avec encore plus de force. Ce morceau est plus cru, plus lent, plus étranger : on est partagé entre la ligne de basse et les nappes de synthé ; on est partagé aussi entre la lenteur de la boucle de quatre mesures de la basse, au thème entêtant, et la rapidité des arpèges qui l’entourent sans la couvrir. Quand “Meltdown” nous amène avec douceur dans une ambiance mécanique, “We all have” nous jette dans la rudesse, la régularité et la simplicité désarmante, voire le simplisme, de la techno futuriste.

When Cities Collide II : la machine s’emballe

Le deuxième volet de la série décline à nouveau ce thème futuriste, dans une cadence soutenue. Il s’agit de tordre l’univers de Detroit, de jouer avec lui, de lui extraire sa substantifique moelle, en l’outrant.

“Racing all the time”, au nom transparent, nous accueille en un rythme d’emblée plus rapide. Par l’emploi, notamment, de kicks intermédiaires (aigus) breakés, et d’une hat au son tout à fait fermé qui déroule ses doubles croches, la dynamique du morceau est maintenue sans pose. La basse ventilée, voûte de la construction, se développe en mode mineur, et se relève sans cesse par une cadence bien amenée : sur douze mesures, quatre répétitions de six notes, séparés par une montée de noires, puis encore quatre mesures de progression en rondes vers la tonique, où l’on prend comme sa respiration avant de replonger dans le motif. Un peu plus loin, cette régularité est hachée par des incises d’accords, à l’attaque douce mais en crescendo instantané, remplacée très vite par un decay et un sustain forts, qui disparaissent lentement. Ces éclairs subits font comme des jets de son, des éclairages soudains qui viennent, pour un temps, éclipser la basse. Loin de ralentir le rythme, ces déchirures s’accordent avec les différentes modulations de la basse pour entretenir le mouvement général, puis, à partir de la moitié de la track, avec le sample vocal, dont les paroles comme le ton entraînent eux aussi la track toujours plus en avant. Même le pont ne fléchit pas la rapidité de l’ensemble : en break de drums, il ne calme pas mais entretient la vitesse, vite rejoint dans ce rôle par les doubles croches des accords qui y apparaissent. “Racing all the time” libère l’énergie potentielle du style futuriste, dans un tempo endiablé.

“Talking Science 2” livre la même énergie. Quand “Racing all the time” est une accélération à la limite de la perte de contrôle, “Talking Science” nous donne une musique en perte d’équilibre, comme une machine se perdrait elle-même dans son propre fonctionnement. Le synthé central est encore imprévisible, comme fou ; les triolets de noires des accords ajoutent au déséquilibre, les effets de distorsion apportent un certaine multiplicité sonore, et la pulsation propre de chacun des nombreux bruits et sons intensifie la perte de repère rythmique précis. Sans la charleston oldschool assez classique, et le kick profond résolument moderne, le rythme serait perdu (par exemple, avant l’entrée le kick, il est impossible de trouver le temps dans l’introduction faites de gammes ascendantes et descendantes de bruits industriels). En étant le terrain d’affrontement d’éléments typiques et réguliers (le clap toujours autant marqué, les arpèges, le kick et les percussions) contre des éléments bancals et perturbateurs (les triolets, les effets, les bruits), Talking Science est à la déconstruction.

Dans ce volet, DJ Overdose a poussé finement les codes de la techno. Il a pris les éléments distinctifs de Detroit, aussi bien dans les mélodies, les sons mécaniques et les rythmes, et les a exacerbés ; c’est une reprise de thèmes classiques, qui se dépassent eux-mêmes, presque à leur paroxysme. La musique huilée du premier EP s’est prise à son propre jeu de régularité et de mécanique et s’est emballée.

When Cities Collide III : retour au calme

La troisième participation de DJ Overdose à Rotterhague marque un pas en arrière par rapport à When the Cities Collide II. Les deux morceaux sont plus calmes et plus traditionnels. Mais ce qui les distingue d’une redite, c’est leur élaboration dans la durée.

“Ens realissimum”, comme les autres tracks décrites ci-dessus, est construite autour d’une ligne de basse. Le thème sur huit mesures, comme les arpèges, ont nombre de traits communs aux motifs déjà avancés dans RHR I et II ; les percussions, dont le clap syncopé, sont typiques des pattern de Detroit : à quelques détails près, “Ens realissimum” semble être une réédition de When Cities Collide I. Ce n’est pourtant pas le cas, comme le sens des titres le laissait soupçonner (un meltdown, c’est-à-dire un effondrement ou une fusion, ne peut pas être l’ens realissimum, c’est-à-dire la chose la plus réelle qui soit).

La clef d’écoute d’”Ens realissimum” réside dans la durée : la track est construite tout au long du morceau, il est crucial d’en percevoir la progression. La chromaticité du thème, la tenue des longues et grosses notes, les changements de sons, les modulations : tout est fait pour édifier petit à petit l’ensemble sonore. En ce sens, le pont est caractéristique : il laisse dévoiler ce qui apparaît et ce qui disparaît, comme un jeu d’ombres et de lumière dans un lieu que l’on bâtirait.

“Robotics”, malgré les apparences, est dans le même esprit. L’essentiel n’est pas dans la simplicité des sons et des motifs mélodiques, qui paraissent presque nus après l’écoute de RHR II. Il est dans l’agencement des éléments, avec eux-mêmes. La note râpeuse, assez utilisée en techno régulière, qui entre dès le début de la track, résonne, rebondit sur soi, et ricoche ; elle se différencie des arpèges plaqués en trois notes, appuyés par le violon, qui habillent l’ensemble avec douceur. L’harmonie joue avec elle-même dans la durée : les arpèges à se décomposer, les accords à se renverser (de l’accord parfait, on a ici les deux renversements 6 et 6/4 l’un après l’autre). Le pont, à la manière d’un break de hip-hop, donne la parole aux protagonistes sonores : le kick d’abord, les bruitages divers ensuite, y improvisent. Plus largement, l’entièreté de la track laisse leur place à chaque élément, leur donnant comme un rôle ou une partition bien précise , tantôt en solistes, tantôt en accompagnement. C’est bien ainsi, plus que dans l’emballement, qu’on peut parler de “robotics”, dont chaque partie a une fonction propre.

Parfaitement dans le thème annoncé par RHR01 et RHR02, “Ens realissimum” et “Robotics” n’en répètent pas pour autant des idées déjà vues. Ils explorent une autre manière de construire la même atmosphère, et jouent davantage avec la durée que les tracks précédentes.

Epilogue : pourquoi le futurisme n’est-il pas dépassé ?

Qu’y a-t-il donc dans les “When Cities Collide” I, II et III qui nous montre quelque chose de DJ Overdose ? On l’a dit : dans la mesure où Overdose est présent dans trois des quatre EPs, un premier élément de réponse serait la liberté d’exprimer un aspect de son style. Il se trouve que DJ Overdose a choisi, de toute évidence, de laisser parler ici sa fascination pour Detroit : il opte donc pour un univers fantastique, futuriste (et en même temps déjà très vieux), machinesque, technique. Ce n’est seulement des influences au sein de tracks par ci et par là, dans des labels plus divers : ce qui fonde l’identité de Rotterhague, ce sont les “funky robotics”. Il ne faut pas voir cependant ce label comme une pure réédition nostalgique des ambiances de la techno des années 80. Plus que la mémoire de la genèse du genre, il s’agit d’en souligner, même 30 ans après, l’étrangeté des premiers sons et l’inaccessibilité de l’imaginaire futuriste (voir, à ce sujet, notre prochain article sur Drexciya) – un peu comme les vieux sons de Star Wars continuent pourtant d’incarner le futur. Derrière l’apparente familiarité, il y a quelque chose qui nous fait sortir du confort musical et qui nous rend, malgré tout, la musique d’Overdose toujours un peu étrangère, voire violente. Tel est le pari de Rotterhague : les jeu de sonorités originelles est toujours d’actualité. Ce label donne l’occasion d’accentuer les traits distinctifs de la techno, de les outrer, de les exagérer et ainsi d’explorer leur nombreuses possibilités.