Nous sommes allés à la rencontre de Tim Paris et Ivan Smagghe à l’occasion de la sortie de leur album commun.

A travers l’approche de It’s a fine line, les deux parisiens exilés à Londres, Tim Paris & Ivan Smagghe abordent la « Dance music » sous un angle nouveau et prennent le risque de s’écarter de normes trop souvent présentes dans cette musique. Relevant le défi de réaliser un album anti-fonctionnel, fière de ses accidents, It’s a fine Line se met ainsi à l’abri des sentiers battus en offrant une vision extensive et novatrice de la « Dance music ». Alex Kapranos (le chanteur de Franz Ferdinand), mais aussi la voix d’Olivia de Lanzac du groupe Quad Throw Salchow et C.A.R viennent ici contribuer à la diversité de cet album. L’empreinte Rock’n’Roll, psychédélique, Disco perverse et White funk chez IAFL fait entrevoir de belles pistes en dehors des circuits balisés de ce que l’on tend à associer à la musique de club et révèle le potentiel de la musique électronique dans sa capacité à évoluer et à se renouveler. L’album s’inscrit en marge de ce qui nous est présenté de nos jours et son avant-gardisme a attisé notre curiosité.

En faisant appel à l’artiste Gareth McConnell, vous avez accordé une grande importance à l’aspect visuel de l’album. En quoi cette démarche vous a paru apporter de la profondeur à l’album ?

On a voulu que l’aspect visuel de l’album soit pris en charge totalement par un artiste, avoir une vraie vision, pas juste un « graphic design ». Il y a tellement de médias aujourd’hui, c’est important d’avoir une identité forte et en accord avec l’esprit du disque. Un album est, aujourd’hui, un objet total: musique et visuels.

Gareth est arrivé quand la musique était écrite, il a « fait son film sur notre musique ». Mais il n’y a pas de formule ou de recette, si jamais cela provoque chez les gens l’envie d’écouter notre musique, alors tant mieux. L’important pour nous c’est d’avoir des images qui fassent partie de notre univers. Le visuel et le sonore sont proches mais on reste dans l’abstraction foutraque, presque hallucinatoire, on ne voulait pas de narration sur ce truc.

Après que cela soit réussi, que cela plaise… On travaille et on propose, on n’impose pas nos choix. Il n’y a pas d’intellectualisation, le travail de Gareth ne s’y prête pas vraiment de toute façon.

En quoi l’identité visuelle de votre album apporte elle des informations sur votre approche musicale ?

Nous avons choisi Gareth, via son livre Close Your Eyes parce son univers nous semblait proche du notre, peut-être le traitement analogique et psychédélique de l’image qu’il utilise se rapproche de notre démarche. Ça marche beaucoup à l’instinct ce genre de collaboration, celle-ci c’était comme une évidence.

Ivan, j’ai lu que vous êtes cinéphile. Tim, considérez-vous l’être aussi ? Pouvez-vous citez les films qui vous ont tous les deux marqués de par leur avant-gardisme ?

Tim : Non j’aime le cinéma mais je ne me considère pas comme ‘cinéphile’.

Nous ne sommes pas vraiment des fans de film d’avant-garde. Il ne faut pas confondre cinéma et « clip » de toute façon. Après, des univers comme celui de Ivan Zulueta, la photographie de Gordon Willis, la noirceur de Duvivier ou de la « black wave » yougoslave, la flamboyance de Sirk, tous ces trucs là, ce sont des influences « dérivées », des trucs sous-terrain. C’est un peu comme quand on te demande les « dix disques qui ont changé ta vie », c’est une liste qui est en constante évolution. Alors oui, certains verront Kenneth Anger dans le travail de Gareth peut-être…

it's a fine line

Un journaliste de Vice a écrit que votre album posait plus de questions, qu’il n’apportait de réponse. Que pensez-vous de cette remarque ?

C’est une excellente remarque et même un compliment. Le but ultime quand tu fais un disque c’est d’essayer, à ton niveau, de faire avancer les choses, de bouger un peu les lignes. IAFL vient de notre désir d’être un peu « de côté », de s’inspirer de références pas forcement ‘évidentes’ et d’en faire quelque chose que l’on peut proposer au public. On a souvent tendance à juger un disque par rapport à son succès commercial ou médiatique, c’est bien dommage. Une grande partie des œuvres restent dans l’ombre, souvent des trucs super, c’est un peu triste mais ce sont aussi des disques comme ça qui nous ont donné envie de faire de la musique donc… Le succès, c’est toi même qui en détermine les critères pour ton projet…

Selon vous, quel est le rôle de l’artiste au sein de notre société ?

C’est une question de philosophie, pas de producteurs. On ne revendique pas le statut d’artiste, c’est un terme trop souvent galvaudé dans le monde de la musique. On cherche à provoquer une réaction chez les gens, de la réflexion serait un peu présomptueux. On comprend tout à fait que pour bon nombre d’entre nous écouter de la musique c’est surtout se faire plaisir mais on a envie d’aller un peu plus loin que ça sans pour autant revendiquer notre part d’expérimental. C’est toujours une histoire d’entre-deux.

L’album est sorti sur le label Kill the Dj, un label reconnu pour explorer, expérimenter, tester les coins et recoins de la Club culture. Cependant, votre album ne semble pas avoir pour fonction d’être joué en Club. On comprend donc que votre album à pour but de ne pas être fonctionnel. Pouvez-vous expliquer d’avantage le reproche que vous faites à la musique jouée en club en la définissant de « musique fonctionnelle » ?

Il n’y a aucun reproche, on adore cette musique, c’est juste qu’elle est composée et produite dans un objectif bien précis, celui d’être joué dans un club, à 2h du matin. Du coup elle présente des caractéristiques techniques qui la rendent inadéquate avec d’autres écoutes. Par exemple les éléments rythmiques sont souvent très (trop) forts, ou alors on peut se retrouver avec un intro de 2 minutes ou il n’y que du beat pour laisser le temps au DJ de mixer avec le morceau précèdent, les intros des morceaux de House c’est quand même assez lourd à écouter dans son salon… Ensuite, il ne faut jamais oublier que la dance music ne se limite pas au 4/4 électronique. En un sens, nous considérons tous les morceaux de l’album comme de la « dance music ». Nous en avons juste une conception extensive.

Tous les deux vous avez pu observer l’évolution de la scène électronique depuis ses débuts. Quel est votre avis sur l’état actuel de la scène ?

On est vraiment étonné par l’ampleur que cela a pris, c’est incroyable le développement de cette musique en moins de 20 ans. Renault vend des voitures grâce à Bob Sinclar…quand on a commencé c’était interdit d’écouter de la techno, on allait en prison parce qu’on participait a des fêtes sauvages, cette musique n’était même pas digne de pénétrer l’enceinte des discothèques… On essaie aussi d’éviter la position de « vieux juges », du « c’était mieux avant ». Plutôt crever…

Plus récemment c’est le club mythique londonien Fabric qui a fermé*. Sa fermeture semble être due à un problème concernant une politique locale. L’ensemble de la communauté est outré par cet événement, comment le vivez-vous en tant que résidents Londoniens ? Trouvez-vous que la culture club est en danger au Royaume-Uni ?

La municipalité a décidé de construire le nouveau Museum of London a 100 m du club. Donc ils feront tout pour le fermer. Fabric est à 100 m de la City, le quartier change et on nettoie. C’est le choix d’une culture par rapport à une autre. Londres est une ville qui n’obéit qu’a une seule loi: celle de l’argent, greed. Il y a des poches de « resistance » mais elles se font de moins en moins nombreuses. Par contre, l’idée d’une « menace sur la culture club », il faut différencier les histoires de lieux de nuit et la vraie vivacité de la création musicale.

* Entre-temps, la réouverture du club a été annoncé (ndlr)

Pouvons-nous vraiment en conclure que la volonté des autorités va à l’encontre de cette culture ?

On ne peut pas simplifier jusqu’à cet extrême, dans le cas de Londres ce sont des enjeux économiques qui prévalent pour l’instant. Dans d’autres villes, les raisons de la guerre entre culture et politique sont bien éloignées du cas anglais.

Par ailleurs, j’observe un certain paradoxe autour au sein de la scène underground et sa médiatisation. Quel est la relation entre l’artiste underground et les médias ?

A priori il ne devrait pas vraiment en avoir… idéalement…

De nos jours, ces artistes sont de plus en plus médiatisés. Peut-on toujours parler d’une scène underground ?

Oui parce qu’une partie de la scène reste ‘underground’. Heureusement que la musique électronique ne se résume pas à ce que les médias veulent bien nous faire voir. Il existe, comme dans la plupart des courants créatifs des individus ou groupes qui cherchent, travaillent pour apporter de la nouveauté, et qui précèdent aussi le gout du public.

Quel est à chacun de vous deux la définition du ‘underground’ ?

Tim : Souterrain. Ça ne veut plus dire grand-chose en ce qui concerne la musique électro et ce n’est pas péjoratif, ça fait des années qu’on travaille pour rendre populaire cette musique. On ne souhaite pas être ‘underground’ avec IAFL, au contraire.

Ivan : Je déteste ce mot, il est généralement employé par des gens qui en sont exactement le contraire.

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