Il est difficile de faire partie d’une entité qui dicte les standards d’une industrie tout entière et de se défaire d’une étiquette. Il n’y a aucun mal à être résident du Berghain et cette distinction sur un CV tient plus du titre honorifique. Il est intéressant de voir que le développement de ce club va de pair avec le développement de ses résidents. Cependant, les relations causales et réciproques font que les amalgames sont souvent assez faciles à l’instar que de nombreux raccourcis. Chaque résident à sa propre singularité et Marcel Fengler n’échappe pas à la règle. Souvent réputé pour ne pas caresser l’auditeur dans le sens du poil, il a cependant de multiples facettes que beaucoup de gens ignorent. Originaire de Fürstenwalde, à l’instar de certains autres fleurons de la techno allemande tels que Marcel Dettmann ou Answer Code Request, l’artiste s’est bâti en dix ans une solide réputation de DJ. Depuis 2011, M. Fengler a également diversifié ses activités à la gestion de son label ainsi qu’à des projets musicaux s’écartant du club. Dans le cadre de sa présence au Weather Festival nous avons tenu à échanger avec lui pour en savoir plus sur les multiples Marcel. 

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– Bonjour, M. Fengler, pouvez-vous vous présenter ?

Bonjour, je m’appelle Marcel Fengler, je suis résident au Berghain qui est un club célèbre à Berlin. Le club a été fondé en décembre 2004 et nous allons célébrer son dixième anniversaire cette année. J’ai joué là bas pour la première fois en 2005, je m’y produis tous les mois. Ça a joué un rôle prépondérant dans ma vie et dans la construction de ma carrière. J’ai eu la chance d’avoir cette opportunité et d’apporter ma pierre à l’édifice au sein d’une équipe de collègues vraiment très cool.

En revanche, je réalise finalement que je voulais être capable de ne pas m’identifier uniquement avec l’étiquette « Berghain Dj » et construire une structure afin de développer ma propre vision et mes idées. J’ai donc lancé mon propre label IMF (Index Marcel Fengler) en 2011. Finalement, travailler sur le projet pour ballet « Masse » au Berghain m’a permis de travailler en dehors du cadre usuel attitré à l’univers des DJ.

– Est-ce compliqué aujourd’hui pour les résidents d’avoir leurs noms toujours affiliés avec le club ? On lit beaucoup de choses sur le “son Berghain”, mais ça ne se limite pas à un son. Durant deux trois jours de fête, il n’y a pas qu’un son du tout sinon ça serait vraiment ennuyeux.

Lorsque tu joues dans des clubs dans le monde entier, les gens réclament souvent la “musique du Berghain”, mais en fait ils demandent un style un peu industriel, très épuré qui décape. Ce n’est simplement qu’une partie de ce que tu peux entendre lors d’un weekend dans ce club. Pour sûr, on y retrouve cette partie de la techno, mais si tu veux parler de la musique Berghain tu ne peux pas t’arrêter qu’à ça. Ce son en particulier joue un large rôle, certes, mais il y a une large variété de styles plus ou moins groovy, provenants plus ou moins de niches qui constituent un tout.

– Dans beaucoup d’articles, tu es décrit comme l’un des plus durs des DJ techno du Berghain, mais il y a beaucoup d’éléments funky dans ton  travail en comparaison à certains autres résidents.

Je suis d’accord, je suppose que le fait d’avoir joué beaucoup de hip-hop et d’autres trucs dans les 90’s fait partie de moi et que ça se ressent. Je n’aime pas spécialement régurgiter ce que les autres personnes font. Je mets un point d’honneur à  essayer de trouver mon propre chemin avec mon imagination et ma perception musicale. Le but n’est pas de faire de la musique violente et sinistre à tout bout de champ. Même lorsque je faisais des productions pour le dancefloor j’essaye toujours de trouver les grooves appropriés qui se retrouvent bien souvent dans des patterns très funky. Même dans mes productions sur Mote-Evolver ou dans mes premiers EP sur Ostgut Ton, le punch est le résultat du groove provient du groove, il s’agit de taper dans l’intérêt de taper.

– Lorsque tu as produit Fokus, c’était en quelque sorte l’album que personne n’attendait. Dans quelles circonstances as-tu produit cet album?

Un album, c’est toujours quelque chose de très spécifique pour s’exprimer. Cela ne signifie pas que tu dois produire des choses variées ou te diversifier. C’est un travail au cours duquel tu dois toujours garder un fil conducteur entre tes morceaux, mais également amener des choses nouvelles que les gens ne connaissaient pas, un nouveau paramètre, une nouvelle perspective en quelque sorte.

Je ne voulais pas être là où les gens m’attendaient, un album est une opportunité au travers de laquelle tu peux exprimer ta créativité et ton identité. J’essayais de montrer mon identité musicale, de mettre en avant mes racines et mes expériences vécues. Le but était de raconter une histoire avec une approche nouvelle et quelque chose d’inattendu.

Je suis certain qu’il y a certains de mes auditeurs qui ont dû s’attendre à de la grosse techno bien banging. Ils ont probablement dû être déçus, mais je ne pense pas qu’un album soit le média pertinent pour ça. C’était également la première fois que je produisais quelque chose sans aucun contact avec qui que ce soit, j’étais chez moi, j’étais en vacances en Thaïlande, parfois je produisais même sur la plage, c’était très inspirant. La première fois que j’ai donné mon travail à quelqu’un, c’était lorsqu’il a fallu faire le mastering. Je voulais juste faire les choses par moi-même, j’en étais conscient et je l’assume parfaitement.

– Depuis ta première sortie en 2008, sur Ostgut Ton, comment a évolué ton approche de la production?

C’est difficile de répondre de manière synthétique à une telle question. On est constamment en développement. J’ai pensé à faire uniquement de la musique de club qui serait uniquement calibrée pour les dancefloors. Plus je me suis centré là-dessus, plus j’ai eu le sentiment que cela serait ennuyeux de se limiter qu’à une simple structure. Il a fallu que je me surprenne moi-même, que j’essaye de nouvelles choses sans perdre mes racines. J’ai rencontré des dinosaures des 90’s comme Luke Slater qui étaient mes héros. J’ai joué avec eux ce fut de véritables révélations. Pour moi, le projet de musique pour ballet que j’ai fait avec Efdemin était vraiment important. Ce projet m’a inspiré, il a eu un effet sur mon album, sur ma stratégie avec IMF, c’était vraiment stimulant de progresser avec ça. Ce développement provient de beaucoup de facteurs différents, des rencontres, des dates, la musique en général.

– Si l’on se penche sur ta jeunesse à Furstenwalde, tu organisais des fêtes avec Marcel Dettmann et Norman Nodge. C’était déjà une sorte de collaboration. Tu partages maintenant ton studio avec plusieurs autres producteurs. Tu donnes depuis peu une maison d’accueil aux travaux de certains producteurs. Dans quelle mesure les notions de communauté et d’échange sont-elles importantes pour toi ?

Appartenir à un certain groupe de personnes a toujours fait partie de ma vie. Lorsque j’ai commencé à aller en club, c’était au début des années 1990. À cette époque, nous étions très peu à Furstenwalde, surement 15 ou 20 personnes connectées et absorbées par cette nouvelle culture des musiques électroniques. Après que le mur soit tombé, notre état d’esprit c’était, « OK, maintenant qu’est-ce qui se passe ici ?». L’échange et le dialogue c’était ce qui nous connectait. L’idée, c’était toujours de découvrir quelque chose de nouveau. C’était vraiment excitant pour tout le monde, on n’avait jamais été en contact auparavant. C’était quelque chose auquel nous n’avions jamais été exposés auparavant.

C’était la même histoire avec le Berghain.Avant de jouer pour la première fois nous avons discuter avec les gens du club. « Quelle est ton identité ? » « Quelle est ta vision du club ? »« Est-ce que nos attentes  peuvent coïncider ? » La communication et l’échange sont les meilleures façons d’aboutir à un accord et c’est important avant de prendre une décision. Par exemple pour mon label, je communique afin de jauger si le courant passe avec les gens avec qui je travaille. Je ne veux pas avoir une structure qui fait des coups opportunistes avec une simple invitation qui dit « S’il te plait, fais des tracks ». Il doit y avoir une touche personnelle, c’est vraiment important pour moi. Je veux uniquement un groupe limité de personnes avec les mêmes idées et la volonté de les partager à un public. C’est bien plus que de la musique, c’est une vision personnelle des relations humaines.

– Tu  as travaillé avec Vril, Thomas Hessler et Echoplex. Vril avait déjà sorti un morceau spécialement pour ta compilation sur Ostgut Ton. Quels ont été les critères décisifs pour inviter ces artistes sur ton label ?

Au bout du compte, je dois toujours m’assurer que tout le monde sur le label soit représenté de la bonne manière. Je ne veux pas avoir un son spécifique et je ne veux pas avoir qui que ce soit dupliquant le travail de quelqu’un d’autre. Chacun de ces artistes représente une musique totalement différente qui correspond à l’image d’IMF qui est bien plus soulful. C’est plus personnel, je n’ai pas dit que c’est cheesy, cela signifie uniquement qu’il y a une dimension plus émotionnelle dans ce travail. Lorsque je reçois de la musique, je vérifie que cela correspond à IMF, mais dans la mesure où cela me touche il n’y a pas de raison de dire non cependant, je n’ai pas envie que le label grossisse trop. Je pense que là nous sommes 5 ou 6 artistes donc la question qui se pose c’est l’output qui résultera d’IMF dans le futur. Je ne veux pas sortir un disque tous les mois. Tant qu’il y aura de la musique qui me plait, c’est cool, mais je suis plus d’avis de redoubler d’exigences en termes de qualité  et de ralentir le rythme. Il est préférable d’avancer lentement mais sûrement.

Je suis un grand fan du Peter (Sliwinski alias Echoplex), depuis les années 1990, il produit des choses incroyables sur Synewaves. L’année dernière, je l’ai invité dans le cadre de la soirée de lancement de mon album au Berghain, il a reçu un CD promo après le soundcheck et à son hôtel il avait ses boites à rythmes. Il a pris deux morceaux de l’album et fait un remix, juste pour dire merci pour l’invitation.Le track est incroyable et j’adore le jouer lors de mes gigs. Depuis, nous avons gardé le contact et s’est posée la question de faire quelque chose avec IMF. Je ne vais pas m’arrêter de les jouer durant mes sets. C’était le premier point de contact et l’on a commencé à parler de production et à faire connaissance, j’ai appris pourquoi il avait arrêté de produire au début des années 2000.

Vril a toujours été le genre d’artistes que j’avais en tête après qu’il m’ait fait le morceau pour le mix. Thomas est un jeune homme cool et talentueux de Berlin. Tout le monde a une place particulière, personne ne marche sur les plates-bandes de qui que ce soit. Je suis vraiment satisfait de ce qu’on a à l’heure d’aujourd’hui sur IMF. On va faire une belle année, le planning des sorties est plus ou moins fixé jusqu’à l’automne et on verra bien ce qu’il se passera d’ici là.

Travailles-tu seul pour IMF?

Je fais l’essentiel du travail par moi-même, j’aime faire les choses de manière autonome dans la mesure du possible. Après j’ai décidé d’ouvrir mon label à d’autres artistes donc j’ai pris la décision d’agrandir un peu mon équipe. Je travaille avec un ami sur le design et il y a quelqu’un qui m’aide avec la promotion d’IMF. Je pense que c’était nécessaire afin de satisfaire les attentes de chacun. C’est toujours beaucoup de travail et de gestion de plannings sérés, mais c’est aussi beaucoup de fun.

– Maintenant que tu as également ton propre label, tu peux aussi choisir de sortir sur ta propre structure et différencier ce que tu veux sortir sur Ostgut Ton. Tu as fait un EP sur Mote Evolver, mais presque toute ta discographie est sur Ostgut Ton. C’est vraiment important d’être rattaché à un cadre spatio-temporel, à une histoire, un lieu, mais c’est aussi cool d’avoir ton propre terrain de jeu. Était-ce une manière de t’émanciper ?

Bien sûr, c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai créé IMF. Je voulais également avoir le sentiment de ne pas faire que de la musique, aller au studio et que tout s’arrête juste après. Je voulais créer l’artwork. Je voulais tout faire par moi-même et comprendre de quoi il est question. Par la suite, tu commences à des intuitions pour ce genre de choses. Tu comprends comment ça fonctionne, ce qu’est la distribution, comment le marché est structuré. Au départ, c’était également d’avoir une autre option pour sortir ma musique. C’est un différent point de vue que simplement faire de la musique. J’en suis vraiment heureux, ça m’a fait décider de ne plus limiter ma structure qu’à mon travail. Beaucoup d’artistes fonctionnent comme ça, c’est normal de commencer et de se dire que tu fais un label juste pour toi puis quelques sorties plus tard tu changes d’avis.

– C’est tout de même une situation confortable de sortir des morceaux sur Ostgut Ton. Quel a été le déclic pour commencer IMF ?

Lorsque tu essayes beaucoup de choses, il arrive un moment ou tu veux piloter tes projets à ta manière. En sortant de plus en plus choses groovy, je voulais donner uniquement des choses particulières à Ostgut Ton. J’ai donc pensé, “pourquoi ne pas représenter mon côté plus raw sur un label différent ? ». À vrai dire, je n’ai pas pensé du tout à aller sur un autre label. J’ai juste pensé à faire les choses sur ma propre structure afin de combiner mes attentes en termes de musique et mon travail, c’était une décision logique.

– Comment as-tu été amené à travailler avec Efdemin ?

Au départ, Philippe et son binôme travaillaient sur le projet pour le ballet, mais finalement ça n’a pas abouti, il a demandé à travailler avec moi. Les membres d’Ostgut Ton étaient d’accord donc ils m’ont contacté et c’était un honneur pour moi de le faire. Les autres membres sur le projet avaient déjà commencé il y a plusieurs mois donc lorsque j’ai été impliqué j’ai été bluffé par le projet. Par la suite, j’ai pris connaissance des conditions et du concept. J’étais vraiment impressionné et très content de faire partie du projet.

Je n’avais aucune idée de comment cela allait se passer avec Philip (Sollmann alias Efdemin). On avait joué ensemble deux fois par le passé, ce furent des nuits bien cool humainement parlant, mais cela n’a rien a voir à produire de la musique à deux. Même en B2B ça peut parfois paraître étrange. Travaillé avec lui m’a fait changer de politique pour IMF et d’ouvrir le label. Le projet de ballet était un grand défi pour moi. Après on a travaillé avec la chorégraphe qui nous a expliqué où l’on devait aller, quelles humeurs nous devions retranscrire par notre musique pour des gens que nous n’avions jamais vus. C’était un peu étrange, mais finalement c’était une expérience géniale.

– Qu’est-ce que cela fait de faire rentrer quelqu’un dans ton intimité ?

Tu ouvres ton esprit, tu adaptes ta méthode de travail. Je n’ai jamais fait ça avant. Peut-être, il y a des années de ça, un petit peu avec Marcel (Dettmann), lorsque nous essayons pour les premières fois, mais sans succès, de produire de la musique. C’était un point de départ afin de s’immerger là dedans. C’était surement la seule fois que c’est arrivé et ça n’avait rien à voir avec une production lié au club ou à de la musique de ballet.

– La prochaine sortie d’IMF aura lieu dans quelques jours.

Tout est prêt. On est dans les derniers préparatifs. Je suis très content d’avoir Thomas (Hessler) parmi nous et je suis presque certain de l’effet de l’EP à l’intérieur d’un club.

– Qui est le prochain artiste à s’illustrer sur le label?

En octobre, nous allons faire notre première label night au Berghain, donc on va avoir la moitié du dimanche. Après on va sortir un Split EP en décembre. Je dois décider si je veux sortir quelque chose entre la mi-juin et août à cause de ces nouvelles « summer rules ». Je suis en discussion avec Vril, mais pour l’instant on ne sait pas s’il aura assez d’éléments pour faire un EP entier entre ces deux sorties. Cela dépendra de nombreux paramètres. Je suis presque certain qu’il y aura un prochain Echoplex et des prochaines productions de moi. Les choses avancent petit à petit.

– Penses-tu que si tu avais commencé plus tôt si tu savais en quoi consistait ce métier ?

Probablement, entre ma première sortie sur IMF et la seconde il y a eu 2 ans et demi. Je ne suis pas vraiment un grand fan de faire des disques juste pour augmenter le nombre de références au catalogue. Il n’y avait pas forcément beaucoup de choses dont j’étais satisfait et à cette époque j’avais énormément de choses qui arrivaient dans ma vie. Je me suis marié, j’avais le ballet, j’avais mon album. J’aurai probablement changé de stratégie plus tôt si j’avais eu cet avant-goût pour ouvrir un peu plus le label.

– Quel est ton principal défi maintenant ?

Lorsque tu passes d’une activité où tu travailles pour toi à quelque chose où tu représentes d’autres personnes, tu deviens responsable de beaucoup de choses. Tu dois faire du mieux que tu peux pour représenter ces artistes correctement. Tu dois faire le travail de relation presse et la promotion. Je ne voulais pas le faire juste pour moi, mais maintenant je pense vraiment différemment. J’ai envie de faire les choses d’une manière où tout le monde est satisfait. Lorsque tu tournes tous les weekends, c’est délicat. Chaque fois que tu as un retour positif sur ton travail, c’est vraiment agréable.

– Une devise pour finir l’interview ?

It’s all about fun and passion

Thanks to Dean and Marcel for the time!