Après avoir chroniqué un des morceaux de « Panopticon », son premier EP sorti au printemps 2019 sur son propre label, nous avons pris de temps d’échanger avec NMSS à propos de sa trajectoire artistique et son identité politique. Une discussion riche d’enseignements, au-delà de la musique.  

Au début des années 2010, on a fait connaissance à force de mettre les pieds au Rafiot club à Strasbourg – la petite péniche qui faisait office de référence dans l’Est de la France pour qui voulait toucher à la culture club – qui vient de fermer ses portes après plus d’une décennie d’existence. Est-ce à ce moment que la musique a commencé à prendre de l’importance dans ta vie ? 

Quand j’avais 17 ou 18 ans, j’adorais ce club. C’est celui qui m’a fait découvrir la musique électronique « underground » ainsi que les personnes qui s’y intéressaient et qui la produisaient, grâce auquel j’ai réalisé la dimension sacrée et communautaire du club. C’était un rituel comme aller à la messe : on y venait retrouver son cercle d’amis, s’en faire de nouveaux, et aussi pour découvrir de nouveaux morceaux et non pour écouter ceux que l’on connaissait déjà.
J’étais déjà producteur mais c’est grâce à Nunu avec qui j’étais en duo et Médicis (aujourd’hui Amadeo Savio) que je suis devenu DJ. J’ai commencé à mixer là-bas puis, suite à un différent avec le programmateur, j’ai créé Underground Feelings, un collectif qui organisait ses propres soirées avec des artistes locaux et internationaux.

Aujourd’hui tu es le boss de ton propre label : Flat Earth Records. Comment t’y es-tu pris ?

Underground Feelings était voué à disparaître dans la mesure où tous ses membres allaient quitter Strasbourg. Avec Mitsunobu et SL-AND (les deux autres fondateurs, n.d.l.r.) on avait envie de poursuivre l’aventure sous la forme d’un label qui nous ressemble.
On avait l’idée de revenir à quelque chose de politique comme la musique électronique l’était à ses débuts. On était inspiré par des pionniers comme Underground Resistance qui ont créé un courant musical fondamentalement revendicateur. Aujourd’hui son évolution orientée « classe moyenne blanche » a invisibilisé le discours politique au profit du divertissement. Notre objectif était d’allier les deux, de faire une musique club résolument moderne et innovante mais avec le sens premier des origines de l’électro, en essayant vraiment d’être dans le prolongement plutôt que dans le revival de cette époque. On ne voulait ni refaire la même musique que dans les années 90, ni porter le même message. 

Une musique comme « Palantir », issue de ton EP Panopticon sorti au mois de mars dernier sur Flat Earth, sonne très electro à la Drexciya, pour répondre à l’aspect « retour aux origines » que tu développais à l’instant.

Exact ! On souhaite également avec Flat Earth développer une identité musicale faisant référence à la science fiction. Pour faire le parallèle avec la littérature, un truc façon Philip K. Dick ou George Orwell, dont l’oeuvre est d’ailleurs très politique.
Le nom du morceau vient de l’entreprise du même nom, Palantir Technologies, appartenant à Peter Thiel, le fondateur de Paypal, et spécialisée dans le big data. Cette entreprise, financée par IN-Q-Tel, un fonds d’investissement de la CIA, fait de l’analyse et de la collecte de données pour des entreprises et gouvernements. Je l’ai découverte lorsqu’a éclaté le scandale Facebook-Cambridge Analytica. Pour rappel, cette autre société, Cambridge Analytica, a utilisé de manière illégale des données volées via Facebook avec la complicité de cette dernière afin de favoriser notamment l’élection de Donald Trump et le Brexit. Le nom de la boite vient d’ailleurs du Seigneur des Anneaux, le Palantir étant le nom de l’oeil qui voit tout.

Dans cet EP tu fais aussi référence à Michel Foucault, l’auteur de « Surveiller et punir », réflexion sur l’exercice du contrôle social dans nos sociétés. Es-tu un militant politique autant qu’un artiste ?

En tant qu’artiste, je considère qu’il est de mon devoir d’occuper l’espace médiatique avec des idées progressistes. C’est une sorte de soft power.
Je ne me considère pas comme un militant dans la mesure où je partage mes idées mais je ne fais partie d’aucun mouvement politique. Même si je me réclame de certains courants tels que l’intersectionnalité, le marxisme, l’anarchisme ou le mouvement décolonial pour en citer quelques-uns, je ne suis pas engagé sur le terrain. C’est un autre job.
Pour en revenir au scandale Cambridge Analytica, ça a été un tollé médiatique sur le moment, mais à mon goût les tenants et aboutissants n’ont pas été bien saisis par la masse : nos données, volées, ont été exploitées afin d’influencer des élections en Afrique et en Occident. Ce n’est pas un détail. On peut donc questionner l’utilité de ces entreprises qui récoltent et analysent nos données afin de manipuler l’opinion. La société de contrôle et la surveillance généralisée qui définissent notre monde sont à la hauteur de la fiction orwellienne. 

J’ajouterai que le manifeste présent sur la page de ton label est fort teinté de ton idéologie. Mais revenons à la musique : qu’as-tu à en dire au-delà de cet aspect ?

Pour conclure là-dessus, disons que j’aurais pu faire un truc en nommant mes morceaux avec des expressions comme « Orbital desillusion » pour faire genre c’est spatial, et camoufler un vide derrière. La plupart des artistes le font. J’aurais peut-être même vendu plus de disques ainsi. Je ne dis pas que nous sommes opposés à l’aspect commercial, car c’est aussi ce qu’on fait avec notre label, on cherche à vendre des disques. La question c’est : quel est le sens que tu donnes à tout cela ? L’argent que tu fais avec ta musique, à quoi va-t-il servir ?
Aussi, il ne faut pas oublier que mes morceaux sont faits pour être joués en club. Ça reste du divertissement. Je ne les écoute pas avant de dormir car ce n’est pas ce à quoi j’ai pensé en les composant.

Quand on parcourt tes premiers sons sur Soundcloud, il y a beaucoup de hip-hop instrumental. Je crois beaucoup à l’idée que ce qu’on a écouté entre 15 et 18 ans se retrouve d’une manière ou une autre dans ce qu’on produit à 25 ou 30 ans. Est-ce que tu vérifies ma théorie ?

Ahahaha, oui, à 100% ! Faire de la musique est un sport de jeune. Je pense aussi que passé 35 ans les goûts restent plus ou moins figés. Rien ne nous touche plus que la musique, les livres et les films de notre adolescence. 

D’où le passage, l’alternance d’une influence à l’autre entre des EP comme « Atlantis » (2015) et « Yoga Nidra » (2016) ou « Satori « (2017) ? 

Sur « Satori » on peut se dire que ça part dans tous les sens : électro-break, house, cloud trap. Mais ce label allemand – A friend in need est le seul qui m’a dit : « Y a des idées variées, on va les rassembler et en fait un EP car il y a la même signature sonore », bien que les styles des morceaux soient très différents. Finalement pour moi, c’est la même chose tout ça. Le hip-hop et la techno ont les mêmes racines. Ça part de la même base.

Oui, je me souviens d’une discussion avec Gary Gritness où il me disait qu’Egyptian Lover c’est de l’électro, mais aussi du hip-hop …

C’est ça ! Très bonne référence au passage (rires). Aujourd’hui c’est peut-être plus fin à voir, mais c’est toujours le cas ; entre Charlotte de Witte et Travis Scott on peut s’imaginer qu’il n’y a aucun rapport, mais le point commun ça reste la 808 ou la 909 que l’on entend. 

808, 909… les classiques. Tu utilises quoi pour produire ? Quelles sont les pièces essentielles de ton studio ? 

Je n’ai pas tellement de choses : un sampler Akai MPC 1000, un synthétiseur Blofeld de Waldorf et une boîte à rythme, une Roland TR-8, plus quelques plugins. Essentiellement. Cela me suffit.
Y a des mecs qui ont des studios à 20 000 balles, avec LES synthés rares et vintages que tout le monde veut et qui font quand même bien de la merde ! 

Tu es aussi derrière le collectif Tape Return, basé à Bruxelles où tu vis actuellement. Peux-tu conclure en nous en touchant quelques mots ?

Ce collectif est fait pour rassembler les potes et musiciens qui ont des choses en commun. Le cercle est beaucoup plus large que celui du label. L’idée c’est : aies du fun, viens t’amuser avec nous ! On joue régulièrement à Bruxelles. Retrouve-nous le 16 novembre au Kumiko, le 1er décembre à L’uZinne, et le 16 janvier au Bonnefooi.