En 2003, c’est dans un étrange grenier de Bucktown, quartier résidentiel chicagoan situé dans Logan Square au nord de Wicker Park, que les deux piliers de Numero Group, Rob Sevier et Ken Shipley ont modestement démarré leur activité en tant que label. Depuis maintenant plusieurs années, ils ont réussi à déterrer du passé des centaines d’artistes soul, gospel, funk, psyché, rock, folk et même électronique avec le tout dernier arrivant Laraaji (à découvrir ci-dessous), en les ressuscitant sous une forme élégante, simple et fidèle. Des artistes méritants que nos deux fondateurs considèrent comme de vrais « trésors oubliés ». Aujourd’hui installé en tant que maison de disque à Little Village, quartier aussi résidentiel mais cette fois-ci d’immigration mexicaine, beaucoup plus au sud de Chicago, le label s’est transformé en maison de disque et continue d’opérer avec un travail des plus acharnés. Si vous passez devant, que vous l’apercevez de l’extérieur, vous ne devinerez jamais ce qui s’y cache. Mais n’hésitez pas, sonnez et vous verrez … 

La maison s’agrandit

Au tout dernier décompte datant du 20 août 2018, le catalogue Numero Group contient plus de 300 LPs, CD et coffrets. Leur label ne cesse de grandir et leurs recherches s’élargissent de jour en jour les conduisant à intégrer beaucoup plus de nouveaux styles comme le coffret Bobo YÈyÈ, traitant du photographe Sory Sanlé du Burkina Faso et de la musique africaine des années 60 et 70 ou encore avec Blonde Rehead, groupe rock de NYC. Leur catalogue ne s’en tient pas seulement au label Numero, il comprend également les labels Asterisk, Numerophon, Numbero, Cali-Tex, Plus, Fixed Rope ou encore Express Rising, totalisant alors plus de 1300 numéros dans leur catalogue complet.

Numero Group court après le temps, fouillant perpétuellement dans les archives, se heurtant ainsi à des milliers de cartons pour nous faire découvrir – sans nul doute le terme redécouvrir serait plus approprié – la musique des années passées et nous racontent ces histoires en permettant à tous ces artistes de revivre un second souffle. En se concentrant principalement sur la musique inaperçue des années 1950 à 1990, la maison de disque parvient à attribuer le soin, la reconnaissance nécessaire et méritée à ces bijoux trop longtemps délaissés.

Le rôle initial de Rob Sevier dans Numero Group a été de compiler une collection appelée Eccentric Soul, que vous pouvez retrouver ici. Elle représente le concept et le travail de nos deux archivistes à la perfection, consistant justement à ne pas seulement faire de vieux disques mais à les faire revivre en essayant de raconter ce qui se passait dans ces scènes des années 60 à 90, avec leurs artistes, leurs villes et aussi leurs producteurs.

C’est d’ailleurs dans cette série d’Eccentric Soul que figure Syl Johnson, artiste incontournable du catalogue de Numero Group avec ́Twinight’s lunar rotation’ le numéro 013. Au commencement, Rob & Ken ont entamé la réalisation d’une compilation de singles nommés Twinight courant 2006. Lors de leurs tout premier contact avec Syl, l’artiste a été plutôt non-réceptif et s’est montré très rembruni quant à l’dée d’essayer de nouveau et de se faire avoir, encore.. C’est avec comme premier essai Lunar Rotation (on y trouve Chuck & Mac, les Dynamic Tints, Annette Poindexter, Nate Evans, les Radiants, les Mystiques, les Kaldirons, Perfections, Mist, Harrison et The Majestic Kind, Gang Street Schiller…), que Syl s’est vu rémunéré en tant que compositeur et en tant que producteur. Une grande première pour lui!

Tout l’inverse de ce qu’il avait vécu avec les enregistrements Twinight. Peu à peu la connexion s’est établie, la confiance est devenue de plus en plus solide, une connexion est née. À la suite de nombreux échanges téléphoniques puis des heures et des heures de réunions – ou devrait-on dire de longs voyages cosmiques et musicaux, qu’ils se sont tous mutuellement dit oui. Un vrai mariage musical ? Un rapport unique s’est développé entre eux, et Syl Johnson s’est vu renaître plus d’une dizaine de fois avec de nombreux coffrets, LPs, CDs, compilations à la clé.

Pour en savoir un peu plus sur les ressentis de Syl Johnson, Prefix Magazine en parle ici.

LEUR CATALOGUE EN 3 RÉÉDITIONS

[SYL JOHNSON, THE COMPLETE MYTHOLOGY, Chicago – NUM032]

Parmi les disques les plus appréciés du catalogue et ceux qu’on peut aisément qualifier d’éminents, le Complete Mythology nominé aux Grammy Awards, est sans aucun doute LA référence de Numero Group, permettant alors à un chanteur de soul à l’époque très peu connu à Chicago, d’être mis en lumière avec tant de respect pour sa musique mais avant tout pour son histoire !

Il faut bien l’avouer, leur proximité en tant que maison de disques de l’état de d’Illinois est clairement un privilège. Cette ville a une âme musicale et historique d’une abondance et d’une profondeur jamais inégalée dans l’histoire musicale noire, à travers le Gospel, la Soul, le Funk et la Disco que n’importe quelle autre ville des States ! Avec sa cousine Detroit à seulement 3 heures de route, on peut ajouter à cette surdose de pépites, la House et la Techno qui viennent s’imbriquer au patrimoine musical du Midwest. 

[BODDIE RECORDING COMPANY, Cleveland OHIO – NUM035]

En effet l’histoire folle et inédite de la collection de Boddie Recording Company représente incontestablement bien le travail de nos deux archéologues musicaux et prouve combien leur acharnement peut créer des surprises :

Thomas Boddie, fondateur de la société du même nom, n’a tragiquement pas réussi à produire ne serait-ce qu’un seul disque de toute sa carrière et pourtant : son histoire recouvre une étendue des plus impressionnantes de territoire sonore encore inexploité. Rob l’explique : « Boddie était un geek avant tout, un geek technique ». Cette même geekiness s’est manifestée lorsque Thomas était encore adolescent, passionné de machine et d’électronique, dans les années qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale. Ce génie fabriquait d’ailleurs lui même des récepteurs à crystal connus aussi sous le nom de poste à galène et qui permettait par exemple de recevoir toutes les ondes radioélectriques des premières bandes radios. Thomas adorait démonter et monter du matériel d’enregistrement. Très autodidacte, il manipulait et apprenait à se servir de ce qu’il trouvait lui-même. Son passe-temps favori : découper des disques qu’il utilisait pour graver des enregistrement d’émissions de radios ou de télévision. Parallèlement, Thomas n’a pas perdu son temps et s’est consacré à la réalisation de son studio d’enregistrement dans la petite ville de Cleveland, en Ohio. Il a ainsi pu appliquer tout son savoir acquis depuis plusieurs années, en assemblant et en entretenant l’équipement nécessaire pour monter son propre studio à partir de matériel obsolète et de pièces détachées trouvées un peu partout et accumulées dans son garage.

C’est en 1959 qu’il a fondé sa compagnie, le jour où il a pu acheter sa maison et y construire son garage dans l’un des quartiers à prédominance noire. Avec sa femme Louise, ils ont également fondé plusieurs labels comme Bounty et Luau, destinés principalement à la scène musicale R&B (rythme & blues et non RnB) et Gospel de Cleveland. Ils sont également à l’origine du tant convoité Soul Kitchen, apparu ultérieurement.

« Pour moi c’est en quelque sorte l’essence même de son personnage, vous avez un gars qui achète une maison bon marché et ensuite construit son propre garage avec tout ce qu’il voyait comme un passe-temps et se transforme en fait en un métier très très très difficile » déclare Rob.

La musique du couple Boddie était diffusée partout à Celeveland et ses alentours. Il y eu une période où son studio a été plus populaire auprès des groupes de country principalement, mais Thomas accordait une importance particulière au R&B et au Gospel. L’industrie Boddie Recording a opéré de 1958 à 1993, fonctionnant ainsi près de 40 ans sans jamais avoir connu la richesse ni la gloire. Rob note que « ce n’est qu’avec un travail acharné que la compagnie a pu tenir et lui a survécu, ils n’ont clairement jamais eu de succès. Ils n’ont jamais eu un seul concert rémunérateur. Ce gars a tenu le job le plus bas que l’on puisse obtenir dans ce milieu à cette période, c’est plus fort que la passion, c’est de la pure ténacité. »

 

[PENNY & THE QUARTERS , You And Me – NUM018]

L’une des sorties les plus mystérieuses, Penny & The Quarters, aura connu deux revivals en cinq ans! Et pourtant, depuis le tout premier enregistrement en 1970 à nos jours, la chanson You & Me a voyagé. Dans un petit studio de Columbus en Ohio, Nannie ́Penny’ Sharpe, ses frères, Donald, John et William ́Preston’ Coulter ont commencé à chanter et à enregistrer. Le chant a toujours été dans leurs gênes, d’après une interview de The Guardian en 2011, la famille a toujours chanté à la maison, à l’église, d’après Penny : «nous ne restions jamais sans rien faire, soit on chantait à l’église, soit il s’agissait de laver la vaisselle en chantant tous ensemble». C’est grâce à son acharnement qu’ils ont pu migré au studio Harmonic Sounds, en plein coeur du quartier noir de la capitale universitaire de l’Ohio. Avec l’aide de Jay Robinson, le morceau a petit à petit vu le jour et insistait même sur l’énonciation des mots ́My, My, My, My, My..». Une seule et unique démo a été enregistrée et le plus surprenant c’est que personne ne le savait. Un des Quarters, plus précisément le petit frère de Penny, Eric Lyttle, a même souligné que le ne groupe n’avait aucune idée qu’une personne les enregistrait pendant qu’ils jouaient. Un article de The Other Paper, journal de Columbus aujourd’hui disparu, avait révélé l’histoire des origines de la chanson.

Pour Penny & The Quarters, la session d’enregistrement a été leur unique et à la suite de cette brève carrière en tant que chanteuse, Penny a travaillé pendant 30 comme trieuse de courrier et actuellement à la retraite. Cette démo de ́You & Me’ est restée entreprosée dans un vieux carton mais est tout de même restée intacte près de 35 ans.

La bande démo et ses copies sont passées de main en main, du collectionneur Blake Oliver, à Dante Carfagna, célèbre spécialiste de la soul et le dernier en date Rob Sevier qui a rapidement positionné ce hit 18/19 du fameux prix Label Eccentric : Soul. Les ventes n’ont pas vraiment suivies et bien que les auditeurs aient apprécié la qualité des enregistrements studio non filtrée, qui faut-il l’avouer, remplissent parfaitement bien la moitié en arrière fond des chansons, et qui en font de véritables diamants bruts. La chanson n’a d’abord pas connu son succès, malgré son apparition sur cette compilation. Mais elle est rapidement passée de simple démo oubliée à la grande compilation soul en passant par (ce qui l’a sans nul doute rendu plus persécutante) le film Blue Valentine de Derek Cianfrance. Et ce que tout le monde a ignoré pendant plusieurs années: ce titre allait avoir un rôle majeur dans la scène soul indépendante de nos jours. L’acteur Ryan Gosling l’a désigné pour une scène précise du film, et a attribué à «You & Me» le statut de meilleur titre doo-wop – rappelant les incontournables de The Supremes – le plus célèbre au monde !

The Guardian a écrit un article à ce sujet, repris par un journal de Columbus, ils l’ont tous deux enrichi au fil des années : le groupe est resté très longtemps un mystère avant que la démo ne voyage. Un voyage qui l’aura amenée à plusieurs ventes, ateliers d’artistes, qui aura fait parler les DJs retraités, les producteurs aussi et tous les artistes locaux importants. Et ce serait suite à une conversation lors d’une soirée en Italie que cette femme d’Ohio a discuté avec un homme, ayant entendu cette grande histoire autour de Penny & The Quarters et que personne ne les trouvait, qu’elle a dit :  » Penny & The Quarters ? Ce nom me parle. Je me demande si ce n’est pas le groupe de ma mère?! « . Et c’est comme cela que nous avons retrouvé Nannie Penny Sharpe. Sa fille, qui a vécu un temps en Italie, a juste parlé à un type au hasard dans une soirée. Il s’est révélé peu après que les Quarters étaient ses frères et tout le monde a reçu ses droits, ses royalties et « You&Me » figure la seconde chanson la plue vendue de l’histoire de Numero Group.

La responsabilité de Numero Group à l’égard de tous ces artistes, toutes ces personnes qu’ils ont réussi à retrouver durant de longues années est le fil qui les a conduit jusque là, avec acharnement et implication. Pour eux, il ne s’agit pas simplement de musique ou d’argent, ce sont comme le souligne Ken « des retours sur investissement karmiques : à présent que tout le monde est payé, que tous leurs rêves de jeunesse et de vie se réalisent, c’est désormais partiellement comblés. Peu importe que quelqu’un obtienne un chèque de 12$ ou 12 000$, ce qui compte, c’est que toutes ces contributions, ces musiques, aient été évaluées et reconnues à échelle mondiale.  » 

Numero Group a toujours veillé à rassembler l’histoire complète de chaque groupe, chaque artiste, chaque prouesse musicale. C’est en allant de ville en ville qu’ils ont pu dégoter de fabuleux enregistrements et ainsi les exposer en les ressuscitant, donnant alors accès à des publics totalement différents une musique de qualité, qu’ils n’auraient jamais pu trouver autrement. Il faut l’avouer, leur besoin de canoniser et de préserver cette musique est d’une importance cruciale et c’est ce qui rend leur travail édifiant.

L’équipe met souvent en place des grandes tournées à travers le monde et notamment en Europe pour faire découvrir ces trésors et surtout pour ne plus jamais les enterrer dans le temps. Ils n’ont clairement pas l’intention de cesser ce revival musical dans les années à venir.

La tournée 2018 aura lieu le 20 octobre prochain à 16h à la Petite Halle de Paris, vous pourrez y apercevoir leur large catalogue, réuni en un seul et même endroit et digger sans soucis. L’équipe sera présente jusqu’à 2h avec une sélection de morceaux qui vous laisseront tout chose. Vous pouvez retrouver l’event juste ici.