Après Central Processing Unit, Favorite Recordings ou encore le Japon, voici notre nouvelle label week : Music From Memory ! Fondé en 2013 par Jamie Tiller et Tako Reyenga, ce label de rééditions (mais pas que) se tourne autant vers l’ambient que la pop déviante ou le club, mais avec toujours ce goût pour l’inattendu, le pas de côté, l’expérimentation.

Toute la semaine, nous allons faire un plongeon chez Jamie & Tako donc, dans leurs disques qui élèvent l’âme : il y a eu un radioshow spécial sur les ondes du Mellotron, une chronique d’Origens Da Luz, réédition sublime de l’artiste brésilienne Priscilla Ermel, pleins de tracks sur les réseaux sociaux et un détour par les formidables ambiances sonores des italiens de Ruins. Mais tout de suite, un portrait du flamboyant chanteur et musicien Richenel.

1979, Amsterdam. Richenel traine dans la scène punk et les clubs underground son personnage fantasque, extravagant et drag. Richenel est hollandais, mais est originaire du Surinam, enclave sud-américaine qui côtoie la Guyane : il parle français, un peu espagnol et est surtout d’une beauté androgyne déroutante. Styliste, il est le chanteur de plusieurs formations disco, funk ou carrément punk. L’une d’elle, Luxor, l’a recruté contre tout attente : la précédente chanteuse est une petite-amie d’un membre des Hell’s Angels, peu réputés ouverts aux trans-genre et travestissements. « Le plus étrange est que les Angels m’aimaient aussi ! », raconte Richenel. « Je n’étais pas toujours en drag mais je portais toujours des talons et du rouge à lèvres. C’était quelque chose de fort, à l’époque ».

Le groupe tourne bien et rapidement, il se lie d’amitié avec le collectif amstellodamois Fetisj : un regroupement informel d’artistes de tous horizons, musiciens ou non, qui possédait un home studio avec lequel il produisait les artistes maisons. Sur cassettes, vendues de la main à la main à travers la ville. Richenel atterrit sur l’une d’elle, en 82. La Diferencia est son premier EP. En suivra un second, Perfect Stranger, lui aussi enregistré et produit en 82. 

Sa carrière prendra un envol certain quelques années plus tard, avec tout d’abord la sortie d’un track culte dans l’underground de l’époque, « L’Esclave Endormi » : une ballade romantico-tragique, une déclaration d’amour, en français dans le texte, sur un esclave. Surtout, c’est son premier album studio en 1987, A Year Has Many Days, qui le propulse dans les charts avec son tube « Dance Around The World » : hymne pop empruntant autant à Huey Lewis qu’à Wham! ou Michael Jackson, dégoulinant de sucre mais attendrissant. La suite de sa carrière reste en dents de scie mais c’est bien ses premiers essais qui nous intéresse ici. 

Le nous, c’est évidemment Music From Memory – et plus précisément un proche du label, Orpheu de Jong aka Orpheu The Wizard : c’est lui qui introduit Jamie Tiller & Tako aux productions de Fetisj. Loin du tube, ils tombèrent sur une collection de titres proto-funk, débordants de synthétiseurs, de lignes de basses brulantes et d’envolées lyriques. 

Sur La Diferencia, Richenel déroule un groove racé, précis, sexuel presque ; l’influence de Prince n’est jamais loin, au détour d’un riff ou d’un accord qui claque sur un synthés. C’est funk, oui, mais on sent des références qui visent ailleurs : la pop bien sûr, mais aussi une certaine énergie électro, voir punk, dans les instrumentations – surtout sur le titre éponyme qui clôt l’EP, La Diferencia. « La Diferencia, c’est moi » chante t’il en français, espagnol, italien, entre deux histoire de dragues et de « beaux gars », sur une ligne de beats très Détroit. 

Perfect Stranger, l’EP suivant, est plus brut, énergique, lo-fi même ; Richenel appuie sur les extrêmes et vise encore plus cette fusion entre une certaine électro drexciyenne et un funk râpeux. Il s’essaye même au rap sur « Rap Apocalypse », sorte de pastiche de « Digger’s Delight ». 

Fun fact : avant d’intégrer le groupe punk Luxor, Richenel devait être le chanteur d’une autre formation, Spargo, responsable du tube disco-cheesy « Just For You ». Mais en voyant qu’il se travestissait sur scène, le groupe changea d’avis. Grand bien leur en a pris : Spargo n’a jamais dépassé les frontières et Richenel, grâce à Music From Memory, reste une icône de ces 80’s où tout semblait possible. 

Richenel, La Diferencia et Perfect Stranger