Ce n’est pas la première fois que nous vous parlons de Syracuse, mais ceci n’est pas une simple coïncidence, ce jeune duo aux doux visages de poupons a souvent sollicité notre attention. Après leur second disque sorti sur le label Antinote en 2014, 2015 fut l’année de la tournée des festivals : Nuits Sonores, Villette Sonique, Sonar, Tohu Bohu, Dancity, Teriaki, Macki… Partout où ils sont passés, ils ont marqué les esprits avec leur live énergique à base de synthés analogiques. En parallèle de cette promenade festivalière, ils ont composé et produit leur premier album « Liquid Silver Dream », qui comme son nom le laisse présager, dévoile des sonorités liquides, poétiques, tropicales et très futuristes. 

– Votre nom « Syracuse » a-t-il été choisi en souvenir d’un voyage en Sicile ou en hommage à Henri Salvador ?

Antoine : C’est un hommage à cette chanson que nous adorons, un bon nom de groupes peut être un nom de chanson. Je craignais que les Italiens se foutent de nous, mais ils trouvent que c’est hyper cool en français. Cette ville de Sicile chargée d’histoire était une cité grecque qui fut ensuite conquise par les Romains. Cela nous inspire pour les disques : le premier EP était à propos d’Archimède, le deuxième racontait l’histoire du tyran « Denys l’ancien », le nouvel album est relatif entre autre à Alphée et Arethuse et l’expérience liquide. Ces repères cachés tracent des idées pour avancer. Syracuse, c’est aussi un bel endroit entre l’Europe et l’Afrique qui inspire par sa beauté.

– Sur Resident Advisor votre description se résume à « Mermaid music from outter space ». Entre mer et ciel, est-ce comme cela que vous vous décrivez ?

Isa : Cette description fait référence à un commentaire posté sur notre vidéo de la Boiler Room, par une petite Américaine âgée de 15 ans qui avait écrit : « It’s like mermaid music from outter space », j’avais trouvé ça hyper drôle. C’est vrai que nos disques retranscrivent ces éléments, dont on se sert pour écrire des histoires.

Antoine : L’album est assez liquide, c’est vrai. Grâce aux synthétiseurs et au white noise il est possible de faire du vent, puis en poussant l’autorésonnance du filtre nous pouvons créer de sonorités plus liquides.

– Finalement, à vous interprétez les rôles de sirène et d’astronaute?

I et A : Oui, pourquoi pas !

– Comment décririez-vous votre univers musical ?

A : Nous sommes inspirés par énormément de musiques, nous n’avons pas pour but de faire qu’un seul genre. Dans mes recherches musicales, j’aime tomber sur le titre qui n’a rien à voir avec le reste du disque. En ce moment par exemple, je suis à fond dans la musique antillaise, que tout le monde assimile au zouk, mais il est possible de tomber sur une chanson expérimentale de type reggae ou funk qui est généralement assez incroyable. Pour nous, l’idée n’est pas d’avoir de style, mais d’avoir du style !

– Comment en êtes-vous arrivés à l’idée de monter ce projet ?

A : Nous nous connaissons depuis l’adolescence et nous faisons de la musique pour le plaisir depuis longtemps. Un moment il a fallu se lancer puis ça s’est fait assez naturellement.

I : Il m’a appelé une après-midi, ça faisait trois jours que je jouais à Mario Kart chez une copine et il m’a dit :  « On va au studio avec des copains dans une ferme à Arpajon, un copain peut venir te chercher en caisse, on va passer 4 jours là-bas si ça te dit. » Aller ! J’ai acheté des cheeseburgers pour la route et nous avons fait un disque, avec le groupe que nous avions au commencement.

A : Nous avions accès à un studio incroyable grâce à une association qui s’appelle la Ferme de la Justice. C’était une bande d’amis plus tournés vers le punk, je jouais dans certains de leurs groupes. À un moment donné, je me suis dit que nous allions faire autre chose que du punk avec ces gens et Isa.

– Donc tout a été très fluide ?

A : Oui ça s’est fait de manière fluide avec Isa, mais pour créer un projet, nous ne sommes jamais seuls , nous avons besoin d’être entourés. Nous avons reçu l’aide de nos alliés de la Ferme de la Justice, de l’association Fortunella, du label Antinote et notamment l’aide de Quentin qui, par sa direction artistique, a beaucoup participé au projet. Il nous a aiguillés vers ce qu’il pensait que nous pouvions faire de mieux, en nous refusant des morceaux. Toutes ces expériences passées et notre entourage nous font découvrir des choses et nous ont donné des moyens. La production d’un disque est une histoire de partage. Nous avons toujours travaillé avec différents ingénieurs du son, dans différents studios avec différents musiciens. Je pense que c’est important.

– Quelle est la place de chacun dans le groupe ?

I : Je m’occupe de la partie polyphonique, je raconte une histoire avec des mots. Antoine tabasse avec une TR-808 et suit avec l’ARP qui fait la basse, la grosse voix en écho.

A : On peut résumer comme ça, je fais plus les basses et Isa les aigus, c’est assez naturel. Parfois, Isa a des morceaux parfaits que je me contente de produire, parfois elle a seulement quelques accords à partir desquels nous arrivons à construire un morceau, enfin parfois c’est moi qui arrive avec une idée hyper précise et dictatoriale que nous exécutons. Ça dépend des jours.

I : Ça dépend de l’humeur.

– De la pop à l’Italo disco en passant par la musique psychédélique, nous pouvons entendre beaucoup de genres dans vos compositions. Quelles ont été les influences de votre éducation musicale ?

I : Antena, Cortex, Sade, Larry Heard.

A : C’est une éducation, chacun a son histoire personnelle. J’ai la chance d’avoir un père fan absolu de musique qui organisait un festival de science-fiction à Metz dans les années 70. Il y programmait à la fois des musiciens et des auteurs de science-fiction. Il a fait venir Philippe K. Dick, Herbert et il a fait le premier concert de Suicide en Europe. Il était fan de musique psychédélique et de jazz fusion. Il m’a légué sa discothèque qui a donc constitué ma base. Plus tard, j’ai rencontré Zaltan et Raphael Top secret, un de mes meilleurs amis. C’est un digger hardcore qui m’a initié à ça. Nous avons parcouru des milliers de kilomètres pour faire tous les vides greniers et trocs de France. Il m’a appris à chercher, peu importe le style de musique. J’ai découvert pas mal de genres, notamment la disco, que je ne pensais pas aimer avant, mais qui finalement est devenu un de mes styles de musique préférés. Maintenant, j’en suis même à écouter du zouk.

I : Ça va loin.

A : Et c’est une histoire qui continue. Dans le label Antinote, ce sont tous des chercheurs de disques. Iueke est une des plus grosses têtes, il connait tout sur la musique. Il me fait découvrir des trucs constamment. Quand je vais voir un concert ou un DJ set ça me nourrit aussi de différentes manières. C’est vrai que nous sommes assez transgenres. L’idée étant de faire de la musique actuelle tout en restant intéressé par le passé. Bien que nous écoutions de la musique des années 70-80 et que nous jouons sur des claviers vintage, nous essayons de pousser vers le futur, ce n’est pas de la nostalgie. J’espère ne pas faire une musique tournée vers le passé.

– En 2012, vous sortiez votre premier EP, Giant Mirrors sur Antinote. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

I : Nous nous connaissons depuis longtemps, Quentin et Raphaël mixaient dans des petits bars, sous le nom de Dr Zaltan et M. Top Secret. Nous étions tous voisins. Chacun de nous a travaillé dans son coin, puis nous nous sommes recroisés dans les clubs et différents lieux de Paris. Quentin commençait son label et nous sommes entrés dans le projet.

A : Nous avons trouvé que c’était une belle aventure. Au début, il ne voulait sortir que des anciennetés des années 1990 comme il l’avait fait avec la première tape de Iueke. Et puis finalement lorsque nous lui avons fait écouter nos démos il a trouvé ça intéressant, il était chaud. Nous lui avons demandé de nous aiguiller vers des personnes pour sortir notre musique, car il connaissait déjà toute l’intelligentsia de la musique électronique parisienne. Lorsqu’il l’a écouté, il a préféré la garder pour lui, plutôt que de nous aiguiller vers un autre label. Dès le départ, il nous a guidés, il a vraiment une place de directeur artistique sur le label. Il va même jusqu’à dire si le morceau doit durer deux minutes de plus, s’il est bien tel quel ou si nous devons le laisser tomber. D’un côté, c’est dur de bosser avec une personne comme ça, mais de l’autre ça aide d’avoir quelqu’un d’extérieur qui nous accompagne, il fait ça très bien.

– Trois ans maintenant que vous évoluez ensemble, comment s’est construite votre relation artiste/label ?

A : Nous sommes amis avec quasiment tous les artistes du label Antinote : Gwen, Geena, D.K, Nico Motte qui a fait les pochettes, etc. Ce sont des personnes avec qui nous nous amusons bien. J’aime l’esprit qui s’est construit autour d’Antinote, l’envie de sortir des sons bizarres plutôt que des remixes pour essayer d’être réputé. Quentin fait bien son boulot sur ce point de vue artistique. C’est une belle aventure, un beau label, avec des belles pochettes.

– Aujourd’hui, Antinote est composé entre autres de Iueke, Geena, d’artistes aux influences surtout techno et puis il y a vous, dont les productions sont bien plus calmes. Est-ce que votre univers s’ouvre au travail des autres artistes de ce label « Out of space » et y’a-t-il des formes de collaborations en vue ?

I : Nous sommes en train d’y penser et cela va sûrement se faire.

A : Carrément. Comme je disais ce qui est important, c’est de partager avec l’entourage. Nous apprenons plein de choses lorsque Quentin, Gwen ou Nico nous font découvrir d’incroyables sons. Nous nous entraînons, c’est un partage.

I : Nous avons collaboré avec Nico Motte pour son prochain disque sur Antinote. Antoine joue du saxophone sur un des morceaux et je chante sur un autre.

A : Quant à Gwen, il a bossé dans un studio de dub, reggae dans les années 90 il a des connaissances et des atouts à nous apporter pour le mixage. Nico lui nous apporte énormément d’aide sur le travail de l’image.

I : Nous sommes une belle famille.

A : Nous sommes une équipe. C’est une aventure qu’on n’est pas près de quitter, je pense.

– Votre live au festival des Nuits Sonores à Lyon dégageait une énergie bien plus technoïde qu’à l’écoute de vos morceaux. De quelle manière travaillez-vous vos lives ?

I : L’écoute et la production d’un live versus celles d’un disque sont deux choses totalement différentes. La production en studio permet de mieux écouter les éléments du morceau et essayer d’en placer d’autres, ce que nous ne pouvons pas faire en live, car nous n’avons tout simplement pas assez de bras. Techniquement à deux sur scène, il y a des choses impossibles à réaliser.

A : Pour moi, c’est complémentaire, c’est vrai que produire un disque apprend à faire un meilleur live et vice et versa. J’ai une vision de collectionneur de disques, je porte une valeur très importante aux disques qui nous survivront, car nous serons morts lorsqu’ils existeront encore et pourront être joués sur une platine. Mais l’industrie de la musique est en train de changer grâce à internet et va se tourner progressivement vers le live qui est un spectacle, un show. C’est complètement différent d’un disque que l’on peut écouter chez soi pour prendre du plaisir. Le live est sur l’instant, le disque est pour toujours.

I : Nous construisons le live avec des idées et nous essayons d’écrire une histoire avec le disque.

A : Ce sont différentes envies.

I : Et différentes écoutes.

– Vous utilisez les mêmes machines pour vos disques et vos live ?

I : Nous utilisons les mêmes et certaines supplémentaires pour les disques, difficiles à transporter lors d’un live où nous faisons avec les moyens du moment. Lors de la production, nous nous baladons de studio en studio, pour utiliser différentes machines.

A : Nous avons toutes sortes de synthés, issus de nos collections et nos rencontres. Isabelle utilise son premier clavier, un Yamaha qu’elle eut à 3 ans et son Korg MS20 acquis pendant une période de recherche musicale, de mon côté j’ai récupéré un ARP-Odyssey dans la cave de mon père et on m’a prêté pendant longtemps une TR-808. Nous avons de beaux instruments sur scène qui dérivent de notre histoire, de nos hasards, le but n’est pas d’avoir tous les classiques. Le plus important reste ensuite la manière de s’en servir. Nous aimons les synthétiseurs vintage analogiques, car ils ont des limites, contrairement aux ordinateurs où tout est possible, c’est infini. J’aime beaucoup exploiter et avoir des limites, paradoxalement ça m’aide à être créatif. L’intérêt des instruments analogiques est que selon un même modèle, sorti de la même usine au même moment, les sons ne sont pas similaires, ils évoluent en fonction de leur vie. Nous apprenons encore tous les jours à se servir de nos synthés, c’est une relation d’amour personne-machine qui s’établit.

– Votre univers visuel est très marqué. Le construisez-vous directement en lien avec votre musique ou au contraire explorez-vous d’autres champs ?

I : L’identité visuelle doit forcément servir et compléter la création musicale. Je suis hyper maniaque, il faut que cela contribue à comprendre l’histoire.

A : Il y a toujours une trame cachée derrière nos disques, même si ce n’est pas évident. Le but est de faire de la musique, nous sommes obligés d’avoir une identité visuelle qui amène vers notre message, tout doit rester cohérent.

– Comment progressivement arrivez-vous à construire votre identité visuelle ? Êtes-vous entourés d’artistes visuels ?

A : Nous avons travaillé avec beaucoup de gens qui ont introduit leur univers, mais nous gardons quand même la maîtrise sur l’identité. Nico Motte a fait des visuels, mon ancienne copine aussi et Quentin donne son avis. Elle se construit au fil des rencontres.

– Vos clips font transparaître une atmosphère ancienne, mais à la fois très moderne. Comment arrivez-vous à ce résultat ?

I : Pour «Giant Mirrors» Irwin Barbé a utilisé des images filmées par sa mère et mon père, dans les années 80, elle aux Antilles et lui dans le Pacifique. Puis nous sommes partis tous les deux au bord de la mer, filmer des images à combiner avec celles que nous avions déjà. Pour «Latomia» et «Lovventura», j’ai voulu jouer avec des objets de tous les jours comme moyens techniques. Par exemple, une lampe torche scotchée à la manivelle d’un panier à salade semi-opaque. J’aime beaucoup la façon qu’avait de travailler George Clouzot et l’idée de revenir à des moyens artisanaux. Certains clips ont été filmés dans des reflets d’eau. Nous avons même volé un bout de lustre au troc de Lille, pour nous en servir tel un kaléidoscope devant l’objectif.

– Quel message voulez-vous faire passer ?

I : Le nouvel album s’est organisé comme un jeu de piste autour du thème principal « l’eau ». C’est un travail émanant de différentes inspirations et histoires. L’une d’entre elles est celle d’Alphée et Aréthuse et je conseille à tout le monde de lire ce que nous pouvons trouver sur le sujet. Les textes racontent le phénomène des fleuves d’eau douce non salée qui se trouvent sous la mer. Si nous voulons résumer, nous pouvons citer : « Des dieux ont appris à un fleuve à nager ».

A : Le premier disque réfère à l’histoire des miroirs géants d’Archimède, le deuxième à l’histoire d’amour entre un soldat venu conquérir Syracuse et la favorite du tyran de l’époque.

I : L’histoire parle d’une grotte qui s’appelle Latomia del Paradiso dans laquelle l’acoustique est exceptionnelle. Le tyran Denys venait écouter des musiciens et des chanteurs dans cette grotte, mais il écoutait aussi le gémissement des prisonniers qui se trouvaient au fond.

A : Sa favorite qui était venue jouer de la flûte, avait entendu les gémissements d’un soldat dont elle était tombée amoureuse, et avait demandé au tyran de le libérer… Il a fait libérer tous les prisonniers. J’aime l’idée de concept-album qui est de raconter une histoire, en s’inspirant d’éléments existants.

I : C’est bien de voyager à travers le temps, l’espace.

– Dans le morceau «Vapeur d’Équateur », on entend des paroles très poétiques, proviennent-elles de textes existants ?

I : J’ai écrit «Vapeurs d’Équateur». C’est une chanson qui raconte un désir d’évasion, à travers un voyage imaginaire rattrapé par la mémoire, où le temps est suspendu et tente de figer des souvenirs difformes et impalpables.

– Une tournée est-elle prévue pour promouvoir l’album ?

Nous ne nous sommes jamais arrêtés de jouer, même pendant l’enregistrement de l’album, je pense que cela va continuer. Nous préparons en ce moment la release party le 19 novembre au Point FMR aux côtés de Dominique Dumont et de la famille Antinote. Nous enchaînerons par l’I-boat à Bordeaux et les 5 ans de Red Light Radio au Studio 80 à Amsterdam, le PIP Den Haag et NUL à Milan.