Around7

Août, Brooklyn, 1978. Chaleur moite et soleil écrasant étouffent les rues délabrées, les murs aux briques crasses et aux façades décrépites. La vie cependant est partout, dense, traînant ses pieds sur le bitume ramolli. C’est sur ce macadam élimé que retentissent avec fracas les beats hip-hop crachés par les ghettos-blasters, substance brute et revendicatrice enveloppée d’une écharpe de groove. Les brûlantes effluves du jour s’effacent alors pour laisser place au crépuscule apaisant qui enveloppe la ville dans la douceur de son souffle, se répercutant jusque dans les sous-sol de Manhattan à travers le vieux cuivre couleur rouille d’un saxophone usé. Là, dans l’ombre imperceptible d’un club de jazz enfumé viennent se perdre certains, qui dans les rondeurs avenantes d’une contrebasse ou dans l’insaisissable course d’une trompette, se laissent parcourir par une douce mélancolie. Synthèse contemporaine de la musique afro-américaine east-coast, fusion du Hip-Hop et du Jazz à travers un prisme House ou plus souvent Downtempo, la musique de Sébastien Guertau est un délice subtil et apaisant, un clin d’œil malicieux et novateur au son qu’il aime et qui l’habite. Around7 ou la mutation club du classique jazz « Round Midnight » : gros plan.

Ce n’est que très récemment que Sébastien Guertau est arrivé sur la toile ce qui pourrait étonner considérant l’impressionnante maturité des productions de l’artiste. A y regarder de plus près, cela n’est pourtant pas le fruit du hasard. Around7 a en effet déjà du bagage, des années de musique acoustique derrière lui. Bassiste de formation, il s’essaye ensuite à la trompette et se produit dans des groupes de Jazz et de Jazz/Funk. Se forgeant parallèlement une culture musicale considérable, il se façonne un cadre dans lequel évoluera ensuite sa créativité. Du Jazz classique de Blue Note à la structure déconstruite des curiosités de Steve Coleman, de Bill Evans à Madlib, de John Coltrane aux Roots, ou bien encore du début de carrière de Miles Davis à son fameux et controversé album Doo-Bop, la liste des influences d’Around7 est encore longue. C’est de cet amour pour la musique afro américaine ( East Coast ) qu’émane aujourd’hui la texture de son art. Mais si sa musique transpire de sonorités empruntées, elle n’en perd pas moins son authenticité et clot rapidement les faux débats sur l’utilisation du sample, qui sciemment utilisé ne saurait être autre chose qu’une partie intégrante du processus de création. Les années lui ont ainsi forgé une démarche aboutie et ses productions qu’elles soient House, Deep House, ou plus couramment Downtempo ne se sont d’ailleurs jamais affranchies de ces accroches presque ombilicales.

Le rapport entre Around7 et la musique électronique s’est d’abord construit au contact de Phil Weeks, pour lequel il réalisait des lignes de basse destinées à apparaître sur les morceaux de ce dernier. Il se laisse alors tenter par celle-ci et c’est à l’écoute de ses premières prods que Phil Weeks, qui nourrissait déjà l’envie de construire un projet alternatif à Robsoul Recordings décide de fonder Robsoul Jazz et de signer l’artiste parisien pour un long format de 7 titres, « Back To Basics », sorti le 29 mars 2013. Oscillant entre Jazz, Chill Out et Hip-Hop  l’album pose les bases du style de l’artiste. Une atmosphère jazz élégante et feutrée héritée des classiques du genre, ceux des années 50/60, alliée au groove discret mais efficace de rythmiques funk ou Hip-Hop. On voit les volutes bleutées d’une cigarette se consommant lentement dans un cendrier en verre, on sent les paresseux errements de l’esprit un dimanche après midi pluvieux. On reconnaît ça et là des clins d’œil qui nous parlent, la voix de Jean Pierre Mariel dans « Les Galettes de Pont-Aven » ( I Love BBQ ), les premières notes du célèbre morceau de Miles Davis, « Mystery » ( Kick It ).

C’est après ce premier opus que l’artiste rencontre la MPC Renaissance dont il ne cache pas qu’elle marqua une véritable rupture dans sa manière de travailler, et se lance dés lors dans la préparation de son deuxième album qui sortira moins d’un an après. C’est à l’automne 2013 que Soul On Wire voit le jour, un LP fleuve de 17 titres qui consacrera réellement et nous osons l’espérer pour longtemps, l’arrivée d’Around7 dans le paysage de la scène actuelle. L’atmosphère n’est pas ici exactement identique à celle exprimée précédemment, elle s’est parée d’une substance plus brute, plus authentique. L’album a perdu en rondeurs ce qu’il a gagné en corps, les rythmiques se font plus présentes et les beats plus tranchants. Peut-être faut-il attribuer ce changement à l’influence de la MPC ou bien à une maturité nouvelle, toujours est-il que « Soul On Wire » est sans doutes plus abouti. Le Jazz prédominant dans « Back To Basics » s’efface ici sensiblement laissant le monopole au Hip-Hop et à la Soul qui s’épanouissent et concordent au fil des morceaux.

Cette évolution nous conduit irrémédiablement vers une autre des nombreuses facettes de l’artiste, revêtant la même substance mais dissimulée derrière un masque House. Finalement, il n’y a en effet qu’un pas entre Robsoul jazz et la maison mère, un chemin que devait emprunter tôt ou tard Around7 qui avait en plus déjà touché à la House sans pour autant s’y épanouir réellement. C’est il y a un peu moins de deux semaines, le 4 Avril 2014, que sorti son premier EP du genre sur Robsoul Recordings bien entendu.

« Double Crossing » est un conte urbain crapuleux, une nuit glaciale dans les bas fonds d’une métropole sinistrée. On retrouve ça et là les ingrédients présents dans « Back To Basics » et « Soul On Wire » mais l’atmosphère générale de l’EP est beaucoup plus sombre. Les rythmiques sont particulièrement bien ciselées, les basses se font ravageuses, les kicks secs et timides. Les samples font un hommage prononcé au courant Hip-Hop de la fin des 90’s qui vit le rap outre-atlantique ( et en particulier le Wu Tang ) porter un intérêt tout particulier à la culture asiatique à travers un état d’esprit fantasmé. Elle fut une source d’inspiration courte mais remarquablement prolifique dont l’exemple le plus fameux restera le film de Jim Jarmusch « Ghost Dog » et sa bande originale entièrement composée par RZA. « Smile Samurai » ne pourrait d’ailleurs être considéré autrement que comme un tribute à cette bande originale, plus particulièrement au morceau « Flying Birds ». On retrouve également dans le sensuel « Hong Kong Joint », les courtes notes dérobées à quelques faubourgs pékinois du classique Hip-Hop du East Flatbush Project « Tried By 12 ». « Ying Yang » et « Gaye Party » sont quant à elles plus empruntes de consonances d’avantage Jazz et Soul.

Mais Around7 a-t-il vraiment joué la carte de la House sur ce nouveau projet ? La question se pose en effet car si les tempos y sont bien conformes, la teneur des morceaux ne s’y rapporte pas vraiment. C’est en réalité ici, que réside tout l’intérêt de l’œuvre qui se démarque foncièrement de la House traditionnelle que nous ingurgitons quotidiennement. Il semble que l’artiste n’a pas voulu se plier à un exercice de style, au contraire. Sébastien Guertau avec « Double Crossing » consacre sur l’autel de la House Music son identité propre. Rares sont ceux qui, dans la musique électronique, retranscrivent avec autant de brio et d’authenticité l’atmosphère du Hip-Hop et du Jazz sur des tempos excédant les 110bpm. C’est de ses particularités qu’Around7 tire aujourd’hui un potentiel sans limites et se place comme l’un des artistes les plus excitants de la scène House actuelle, précisément dans sa capacité à la renouveler.

Around7, c’est un peu Thelonious Monk avec une boîte à rythme, le New Morning équipé de Function One.