3 ans après Virgins, Tim Hecker revient avec un album lumineux et intense: Love Streams sur le label 4AD. Le canadien, passé maître dans la création d’atmosphère cinématographique tirant sur le drone, l’ambient et la musique acousmatique, nous offre avec cet album un nouveau chapitre de son voyage exploratoire: une oeuvre plus radieuse et plus accessible que ses précédents opus. Pour ce disque Hecker a convoqué une équipe de choc: on retrouve à l’interprétation, production et arrangement notamment une chorale Islandaise, Ben Frost, Jóhann Jóhannsson, Kara-Lis Coverdale et Grímur Helgason.

Le disque s’ouvre sur « Obsidian Counterpoint », un morceau où s’enchevêtre une douce mélodie appuyé par une flute et des cordes distordues, compressées au point où tout se fonds dans un ensemble cohérent et aérien. La complexité mélodique, qui semble pourtant si simple, et l’agencement de ce morceau d’ouverture, préfigure le reste de l’album. Il s’agit d’ailleurs d’un disque où chaque morceau fait partie d’un grand tout, avec des thèmes mélodiques récurrents et une véritable progression dans le temps.

Le duo « Violet Monumental I et II » rappelle certaines constructions de Virgins, mais dans un ton moins claustrophobe, plus éthéré. Tim Hecker s’inspire ici des chants du XVème siècle, notamment du compositeur de la Renaissance  Josquin des Prez dont il a réarrangé certains motifs pour les transformer en mélodies  déstructurées, jouées et rejouées tantôt par une chorale, des cordes ou encore de la flûte. Le producteur canadien prends un malin plaisir a brouiller les pistes en affectant le timbre des instruments pour en tirer des textures inclassables et singulières.

Le « Icelandic Ensemble Choir« , qui joue des arrangements imaginés par le producteur est donc ici malmené, leur voix est filtrée et cassée, rendue presque floue et incohérente comme si la voix humaine n’était en réalité qu’un son de plus, malléable, duquel Hecker semble vouloir tirer un sentiment, une impression presque photographique des timbres qu’il imagine, pour un résultat très personnel. Les exemples les plus notables de ce procédé sont sans doute « Music of the Air » ou encore « Castrati Stack ».

 

On croise de nombreux timbres familiers comme des steels drums ou de la flute, mais qui nous échappent finalement assez vite pour se changer en quelque chose d’indéterminé, noyé sous des craquements et des parasites. Le tout apparaît étrangement naturel à notre oreille malgré l’étrangeté qu’il convoque. C’est là un domaine dans lequel le canadien est passé maître, mélangeant l’analogique et le numérique pour donner à entendre le son d’un orchestre qui semble lointain, d’où il ne resterait que des bribes, laissant ainsi une large place à l’imagination.

« Violet Monumental I & II » encore une fois semble être le coeur de cet album, et en offre un bon résumé. On y croise la chorale passée au vocoder, des steels drums fantomatiques et une basse digitale créant une pulsation tout du long, pulsation que l’on retrouve sur de nombreux morceaux du disque. La voix est progressivement bouclée puis noyée dans un ensemble de sonorités abrasives difficiles à identifier, pour laisser place ensuite à une mélodie plus douce, aux allures cosmiques, avec des nappes de claviers et des steel drums.

« Voice Crack » semble être un nouvel arrangement des différentes mélodies entendues précédemment.  Subtilement agencé, un clavier évoquant le clavecin et la voix  se marie parfaitement pour offrir un des moments les plus apaisant de l’album. Tim Hecker rappelle le thème de base dans le dernier morceau « Black Phase » mais celui-ci est alors placé en arrière-plan, presque imperceptible, noyé sous des accords abrasifs rappelant une guitare distordue à l’extrême. Il boucle ainsi ce chapitre de son travail, une image d’une fascination pour ce type de mélodie venu d’un lointain passé, reconstruite et déconstruite d’une façon résolument moderne, en utilisant des instruments et procédés propres à notre époque, et donnant à réfléchir sur l’esthétique de l’art musical au travers des époques.